Le Moniteur Universel, 3 janvier 1865, p. (article signé E. REYER).

 Feuilleton du MoniteurSOUVENIRS D’ALLEMAGNE Voir Le Moniteur des 19, 20, 22, 27, 29, 30 novembre et 16, 22, 25 et 31 décembre 1864.

En fait de sociétés du même genre, nous avons la société des concerts du Conservatoire et la société symphonique que dirige M. Pasdeloup, et j’ai déjà dit quelle place insignifiante elles accordaient l’une et l’autre aux œuvres des compositeurs modernes. Une troisième est en train de se fonder, sous la direction de M. Félicien David ; je lui souhaite bien sincèrement toutes les qualités que ses aînées possèdent et aussi toutes celles qu’elles n’ont pas. Je lui souhaite, par exemple, un local plus spacieux que celui du Conservatoire et plus convenable que celui du Cirque. Quand je vois les efforts généreux que fait M. Pasdeloup pour diriger son orchestre, un orchestre qui va tout seul, je crains toujours qu’il n’accroche avec la pointe de son archet la corde tendue au-dessus de sa tête pour les exercices d’un acrobate. On sait quelles magnifiques salles de concert il y a à Londres, à Moscou et à Saint-Pétersbourg ; celles de Berlin, de Vienne, de Brunswick, de Francfort, de Leipzig, de Hanovre et de Munich ne sont pas moins renommées ; mais ce qu’on ne sait peut-être pas, c’est que la capitale du plus petit duché allemand et une foule de villes secondaires ont leur salle de concert. En Allemagne, c’est presque un établissement d’utilité publique ; à Paris, les gens s’en vont gravement entendre des oratorios et des symphonies là où ils sont allés la veille voir galoper des chevaux, danser des éléphants et grimacer des singes. Aujourd’hui c’est le cirque Napoléon qui, chaque dimanche, se transforme en salle de concert ; autrefois c’était le manège De Fitte. Quant à la salle Herz, bien qu’elle ait servi exceptionnellement à l’exécution de grandes œuvres symphoniques, elle n’est pas assez vaste pour contenir un public nombreux, des chœurs et un orchestre dont la puissance de sonorité, pour ne pas être amoindrie, exige que les pupitres des musiciens soient disposés en gradins sur l’estrade. Les grands concerts donnés par M. Berlioz, M. Wagner et M. Félicien David ont eu lieu à l’Opéra, à l’Opéra-Comique et aux Italiens.

Si ces messieurs eussent eu à leur disposition une salle de concert, auraient-ils choisi une salle de spectacle ? Evidemment non. Le public aime à voir sur la scène des décors au milieu desquels vont et viennent des personnages costumés, et non point assis sur des banquettes, des chanteurs en habit noir tenant un cahier de musique à la main. Aussi n’est-ce point son habitude de répondre avec empressement à l’appel des compositeurs qui lui offrent un concert dans une salle de spectacle. Les concerts de M. Félicien David aux beaux jours du DésertDésert, LeLe Désert, ode-symphonie en trois parties pour solistes et orchestre sur un poème d’Auguste Collin mis en musique par Félicien David et créée à la salle du Conservatoire de Paris le 8 décembre 1844.Lire la suite… et du Christophe ColombChristophe ColombChristophe Colomb, ode-symphonie en quatre parties sur un livret de Joseph Méry, Charles Chaubet et Sylvain Saint-Etienne mis en musique par Félicien David et créée dans la salle du Conservatoire de Paris le 7 mars 1847.Lire la suite… sont des exceptions, et les concerts spirituels du Théâtre Italien également ; d’ailleurs, le vendredi et le samedi saints la plupart des théâtres sont fermés ; on se réfugie où l’on peut.

Quand un artiste de quelque renommée arrive dans une ville d’Allemagne, il y trouve donc une salle de concert qui, n’étant point ordinairement une propriété particulière, est presque toujours mise à sa disposition par le gouvernement ou par la municipalité. Mais ce n’est pas tout : une simple visite de politesse faite au maître de chapelle, et trente ou quarante thalers versés dans la caisse des veuves, lui assurent le concours d’un excellent orchestre. En est-il ainsi chez nous ? Non. Eh bien, pourquoi n’imiterions-nous pas les bons procédés artistiques des Allemands ? Rien n’est cependant plus facile, surtout si le gouvernement, protecteur naturel des arts, veut bien aider à la réalisation du plan que je vais essayer d’expliquer. L’intervention de l’État, même en pleine liberté des théâtres, est une excellente chose et une sérieuse garantie pour toute espèce d’entreprise artistique ; voilà pourquoi j’aime mieux m’adresser au gouvernement qu’à des spéculateurs pour lesquels le titre de Mécène a généralement peu d’attraits.

Parmi les théâtres subventionnés l’Opéra tient le premier rang et se trouve placé dans une position toute particulière. L’Opéra est au gouvernement ; le gouvernement l’administre à ses frais, paye les dépenses et bénéficie de sa splendeur. L’Opéra est un établissement national, un Conservatoire des grandes œuvres de l’art musical, comme la Comédie Française est le Conservatoire des grandes œuvres de l’art dramatique. Seulement, puisqu’il y a dans l’art musical deux branches bien distinctes, le drame lyrique et la symphonie, il ne me semble pas juste que l’une fleurisse et verdoie pendant que l’autre se flétrit et meurt. Nous honorons les grands maîtres de la symphonie qui sont nés et ont vécu dans un autre pays que le nôtre ; nous écoutons leurs œuvres avec admiration, avec respect ; pour nous, musiciens, ce sont les éternels modèles du beau et du sublime ; mais si nous voulons suivre la voie que ces grands génies ont parcourue, si nous voulons les imiter, si même nous avons l’audace de nous mesurer avec eux, quels encouragements nous soutiendront pour accomplir une pareille tâche, pour atteindre un pareil but ? Le public, ce juge suprême, et la critique, non moins infaillible, n’ont-ils pas dit plus d’une fois l’un et l’autre à tels compositeurs qu’il est inutile de nommer : Vous n’êtes pas nés pour le théâtre, vous n’avez pas la fibre dramatique ; vous êtes des symphonistes, faites des symphonies. — Eh bien, nous ne demandons pas mieux que de faire des symphonies, mais à la condition que ce soit là une carrière au bout de laquelle il y ait un peu de gloire et quelque profit, à la condition que nos symphonies, œuvres mort-nées, ne soient point condamnées d’avance, quel que soit d’ailleurs leur mérite, à l’indifférence et à l’oubli.

Haydn, Beethoven et Mozart lui-même, bien qu’il n’ait exercé les fonctions de maître de chapelle que dans les dernières années de sa vie, n’avaient qu’un signe à faire pour qu’un orchestre vînt, docile et plein de zèle, se ranger sous leur bâton de commandement : nous n’avons assurément ni Haydn, ni Mozart, ni Beethoven ; mais nous avons des compositeurs dont personne ne conteste le talent et qui ont écrit de remarquables symphonies. Eh bien, demandez à Mme Farrenc, à Gounod, à M. Henri Reber, à M. Théodore Gouvy, un amateur qui en sait autant que bien des artistes, combien de fois leurs œuvres ont été exécutées depuis une dizaine d’années par la société du Conservatoire ou par celle de M. Pasdeloup. Si je ne cite pas M. Berlioz et M. Félicien David, c’est qu’ils ont fondé et dirigé l’un et l’autre des sociétés symphoniques où ils étaient parfaitement libres de composer leurs programmes comme bon leur semblait et, par conséquent, de s’y donner eux-mêmes l’hospitalité la plus large. Malheureusement leurs sociétés n’ont pas vécu.

Jusqu’à présent la symphonie s’est un peu logée à l’aventure ; il faudrait d’abord lui bâtir un temple digne d’elle, et ensuite assurer sa prospérité et son développement par des encouragements réguliers et périodiques que le gouvernement peut se charger de lui fournir s’il consent à augmenter de 100 000 fr. par an les dépenses de son budget.

Je suppose que l’édification d’une salle de concert, bien aménagée, plus confortable que luxueuse et assez vaste pour contenir un personnel de 80 exécutants, 60 choristes et un public de 3000 personnes, coûte un million…..

Voilà la salle construite ; la baptiser est la moindre des choses : qu’on l’appelle d’un nom grec ou français, païen ou catholique, peu importe ; seulement, si l’on met une inscription au fronton du monument, si l’on adopte une devise, il faudra avoir soin de s’y conformer. Ainsi, je ne trouvais pas qu’il fût rationnel de placer sous l’invocation de la patronne des musiciens une société devant laquelle tous les musiciens n’étaient pas égaux, et je m’étonne que l’on ait appelé concerts populaires des concerts où l’on n’exécute ni Les Bottes de BastienBottes de Bastien, LesLes Bottes de Bastien, chanson sur des paroles d’Eugène Imbert qui se chantait sur la musique de la cinquième figure du quadrille des Lanciers d’Olivier Métra.Lire la suite…, ni Le Pied qui r’muePied qui r’mue, LeLe Pied qui r’mue, chanson dont les paroles et la musique sont de Paul Avenel. La musique est basée sur l’air d’une rengaine normande, La Ronde du Pays de Caux. Ce même air populaire avait été précédemment employé dans l’opéra-comique Château Trompette (Gevaert, 1860), sous le nom dLire la suite…, ni la chanson du MirlitonChanson du MirlitonLe Mirliton!, faribole sur des paroles de J. Voilier mises en musique par Auguste Olivier, Paris: F. Gauvin, 1860.Lire la suite…, ni celle du sire de FramboisySire de Framboisy, LeLe Sire de Framboisy, chanson de François-Anatole Laurent de Rillé sur des paroles d’Ernest Bourget (1855).Lire la suite…, ni tant d’autres charmantes fantaisies avec lesquelles le peuple parisien a pris l’habitude de se récréer. On me répondra que c’est précisément pour faire pénétrer chez le peuple le goût de la belle musique que les concerts populaires ont été institués. Alors que ne donnent-ils au peuple une place plus grande en adoptant un prix unique, un prix accessible à la grande majorité de ce peuple sur lequel ils ont la prétention de s’appuyer.

Le meilleur titre est celui qui dit ce qu’il faut dire et qui le dit clairement. L’Opéra et la symphonie étant placés l’un comme l’autre sous la protection du gouvernement, si le premier s’intitule : Académie impériale de musique et de danse (opéras et ballets), la salle de concerts dont je demande la création pourrait, par la même raison, s’appeler Académie impériale de musique (symphonies et oratorios). Et voici sur quelles bases elle serait organisée :

Les auteurs anciens et les auteurs modernes auraient une place égale sur le programme de chaque concert.

On donnerait trois concerts par semaine ; les autres jours la salle, l’orchestre et les chœurs pourraient être mis à la disposition d’un artiste français ou étranger, qui en ferait la demande à qui de droit, moyennant une somme qui ne dépasserait pas 1000 fr. et qui serait versée dans la caisse de la société. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cette demande serait discutée par un comité, composé exclusivement de musiciens, auquel il appartiendrait également d’accepter ou de refuser les œuvres soumises à son examen.

L’administrateur de la société et le chef d’orchestre, directeur général de la musique, auraient des fonctions parfaitement distinctes ; le chef d’orchestre seul serait chargé de la composition du programme.

Le répertoire ancien, tout en marchant de pair avec le répertoire moderne, y aurait une importance qu’il n’a jamais eue ailleurs, et fournirait un contingent de belles œuvres et d’œuvres curieuses que d’autres sociétés n’ont jamais songé à lui demander. Les amateurs de musique classique sauraient alors que Marcello a composé plus d’un psaume, que Sébastien et Emmanuel Bach ont écrit un très-grand nombre de motets, de cantates, d’oratorios et de symphonies, que l’œuvre d’Haydn est immense, et que L’AlléluiaAlléluiaAlléluia, chœur qui clôt la deuxième partie du Messie (Messiah), oratorio en trois parties pour solistes, chœur et orchestre sur un texte composé d’extraits de la Bible choisis par Charles Jennens et mis en musique par Haendel. L’œuvre fut créée le 13 avril 1742 à Dublin.Lire la suite… de Haendel ne forme pas, à lui seul, le bagage musical de ce grand maître.

Quand un ouvrage ancien aurait rempli entièrement le programme d’une soirée, le concert suivant serait exclusivement composé d’ouvrages modernes. De cette façon-là, on exécuterait moins de fragments et plus d’œuvres complètes. On aurait entendu la veille La PassionPassion selon Saint-MatthieuPassion selon Saint-Matthieu, BWV 244, oratorio en deux parties pour solistes, double chœur et double orchestre sur un livret en allemand de Picander, pseudonyme de Christian Friedrich Henrici, d’après les chapitres 26 et 27 de l’Evangile selon Saint-Matthieu mis en musique par Johann SebastiaLire la suite… de Bach, tout entière, on entendrait le lendemain La Damnation de FaustDamnation de Faust, LaLa Damnation de Faust, légende dramatique en quatre parties, Op. 24, pour solistes, double chœur, chœur d’enfants et orchestre sur un texte de Gérard de Nerval traduit de Wolfganf von Goethe avec des ajouts d’Almire Gandonnière, mis en musique par Hector Berlioz et créé à l’Opéra-ComLire la suite…, tout entière aussi.

Un droit fixe de huit, dix ou douze pour cent, prélevé chaque soir sur la recette, serait réparti entre les auteurs modernes, suivant l’importance ou la durée de leurs compositions.

Pour ce qui est des œuvres anciennes qui ne sont pas tombées dans le domaine public, il va sans dire qu’au concert comme au théâtre, les droits des héritiers seraient scrupuleusement respectés.

A l’exception d’une loge réservée au chef de l’État ou aux personnes de sa Maison, toutes les autres places seraient des fauteuils parfaitement semblables, tarifés au même prix, et disposés de manière à former un vaste amphithéâtre.

Des peintures murales rappelleraient les faits les plus intéressants de la vie des grands artistes, et la statue de Beethoven se dresserait majestueusement sous le péristyle de la salle, de même que celle de Rossini s’asseoit familièrement derrière le contrôle de l’Opéra.

Chaque année des concerts seraient donnés pour fêter de glorieux anniversaires, et l’on chanterait des stances en l’honneur de Mozart ou de Beethoven comme on récite au Théâtre-Français des vers à la louange de Racine ou de Corneille. Les grands musiciens, bien plus que les grands  poëtes, ont le privilège d’être de tous les pays.

Alors nous verrions chez nous ces grandes fêtes artistiques qui, lorsqu’elles ont lieu, à Bonn ou à Leipzig, à Cologne ou à Dusseldorf, attirent des milliers d’artistes, des milliers de spectateurs de tous les points de l’Allemagne. Et d’autre part et de plus loin il en vient aussi un très-grand nombre, car les Allemands sont hospitaliers, et c’est surtout pour eux que la musique est un lien, quand elle ne sert pas de prétexte aux manifestations turbulentes de quelque coterie trop prompte à se parer du titre d’Ecole.

(La suite prochainement.)