Le Moniteur Universel, 27 novembre 1864, p. (article signé E. REYER).

 Feuilleton du MoniteurSOUVENIRS D’ALLEMAGNE Voir Le Moniteur des 19,20 et 22 novembre 1864.

J’ai fait plusieurs visites à la bibliothèque musicale de Berlin, où, grâce à la complaisance de M. le conservateur Espagne, les manuscrits les plus précieux ont passé par mes mains. Je les ai touchés, je les ai lus : quelques-uns sont de véritables reliques, par exemple le cahier sur lequel Beethoven a écrit les premières pensées de ses œuvres, et le calepin dont il se servait à l’époque la plus avancée de sa vie et de sa surdité, pour converser avec les personnes qu’il recevait chez lui. Le FreischützFreischütz, DerDer Freischütz, opéra romantique en trois actes sur un livret de Johann Friedrich Kind, mis en musique par Carl Maria von Weber, créé au Nouveau Schauspielhaus de Berlin le 18 juin 1821.Lire la suite…, La PassionPassion selon Saint-MatthieuPassion selon Saint-Matthieu, BWV 244, oratorio en deux parties pour solistes, double chœur et double orchestre sur un livret en allemand de Picander, pseudonyme de Christian Friedrich Henrici, d’après les chapitres 26 et 27 de l’Evangile selon Saint-Matthieu mis en musique par Johann SebastiaLire la suite…, de Bach, FidelioFidelioFidelio, opéra en deux actes sur un livret en allemand de Joseph Sonnleithner remanié par Stephan von Breuning puis par Georg Friedrich Treitschke et cree au Kärntnertortheater de Vienne le 23 mai 1814.Lire la suite…, sauf le premier finale et l’ouverture, la symphonie en mi bémolSymphonie no. 39 mi bémol majeur KV 543Symphonie pour orchestre no. 39 en mi bémol majeur KV 543 de Wolfgang Amadeus Mozart. Cette symphonie datée par Mozart du 26 juin 1788 a sans doute été créée du vivant de Mozart mais la date et le lieu de sa création ne sont pas été établis avec certitude.Lire la suite…, de Mozart, et le finale du premier acte de La Clémence de Titus, la symphonie avec chœurs, de Beethoven, moins la fin, et la dixième symphonie inachevée font partie de la riche collection de manuscrits originaux que possède la bibliothèque de Berlin. L’œuvre de Mendelssohn n’y est pas représentée. Les manuscrits laissés par le célèbre maître appartiennent presque tous à sa famille. M. Espagne m’a fait remarquer un Salve ReginaSalve ReginaSalve Regina, antienne pour soprano, deux violons, orge et basse continue en sol mineur HWV 241 de George Frideric Handel. L’œuvre aurait été créée à Vignanello/Italie le 19 juin 1707.Lire la suite…, de Haendel, dont les manuscrits sont très-rares, ayant été presque tous achetés par la reine d’Angleterre. Ce Salve ReginaSalve ReginaSalve Regina, antienne pour soprano, deux violons, orge et basse continue en sol mineur HWV 241 de George Frideric Handel. L’œuvre aurait été créée à Vignanello/Italie le 19 juin 1707.Lire la suite… provient de la collection de M. Landsberg, à Rome ; il est écrit avec accompagnement de violon, violoncelle et orgue. La plus grande partie de l’œuvre de Haydn est à Vienne : la symphonie en si bémolSymphonie no. 39 mi bémol majeur KV 543Symphonie pour orchestre no. 39 en mi bémol majeur KV 543 de Wolfgang Amadeus Mozart. Cette symphonie datée par Mozart du 26 juin 1788 a sans doute été créée du vivant de Mozart mais la date et le lieu de sa création ne sont pas été établis avec certitude.Lire la suite… et celle en Symphonie no. 104 ré majeurSymphonie pour orchestre no. 104 en ré majeur de Joseph Haydn. Elle fut créée au King’s Theater au Haymarket de Londres le 4 mai 1795 à un concert donné pour son bénéfice. C’est la dernière symphonie composée par Haydn.Lire la suite…an class= »popup »>réSymphonie no. 9 ré mineur Op. 125Symphonie pour solistes, chœur et orchestre no. 9 en ré mineur Op. 125 dite « Symphonie chorale » de Ludwig van Beethoven dédiée au Frédéric Guillaume III de Prusse et créée au Kärnthnerthortheater de Vienne le 7 mai 1824. Le dernier mouvement contient la partie vocale (solistes et chœLire la suite… appartiennent à la bibliothèque de Berlin ; mais M. Espagne croit que le manuscrit de cette dernière n’est pas l’original : en tout cas, si c’est une copie, elle est bien de la main de Haydn, qui y a fait plusieurs corrections et quelques changements vers la fin de l’allegro ; elle porte la date de 1795 avec cette note en Anglais : « la douzième que j’ai composée en Angleterre.»

On sait que Haydn ne commençait jamais une œuvre sans se mettre sous la protection du Tout-Puissant, In nomme Domini ; que l’œuvre finie, il remerciait celui dont toute inspiration émane, Laus Deo. Quand même on ne partagerait pas les sentiments religieux de l’immortel symphoniste, on n’en lirait pas moins avec un pieux respect les invocations et les actions de grâces placées en tête et à la fin de chacun de ses ouvrages.

A Berlin, les principaux monuments et établissements publics sont groupés dans un espace assez resserré à l’une des extrémités de la promenade des Tilleuls, et forment comme une ceinture à la belle statue équestre de Frédéric le Grand, placée devant le palais du prince de Prusse. J’allais donc assez fréquemment au musée en sortant de la bibliothèque.

Plein d’enthousiasme pour les dessins de Schinkel et les grandes fresques philosophiques de Cornélius, je m’arrêtais cependant plus volontiers devant les curieux produits de l’Inde, de la Chine et de l’Amérique du Sud, parmi lesquels j’ai remarqué beaucoup d’armes et d’instruments de musique. Et toujours je faisais cette réflexion que ce qui manque aux collections de ce genre, c’est l’animation et le mouvement. Le langage des inscriptions et des étiquettes, si instructif qu’il soit, est froid et monotone ; au lieu de pendre tristement à la ceinture d’un mannequin, j’aimerais voir ce tomahawk brandi par la main d’un véritable Apache, lequel pourrait tout aussi bien faire partie du personnel du musée que ce cicérone à moustaches vêtu d’un habit bleu. Pourquoi ces King et ces Cheng, ces flûtes, ces clochettes et ces tambours restent-ils silencieux derrière les vitrines où on les tient enfermés ? Qui ne voudrait les entendre accompagner la voix des bonzes entonnant dans une pagode venue d’Oudjayani quelque hymne sacré composé par Koüei ou Pin-Mou-Kia en l’honneur de Wishnou ! Il faudrait pour cela que les musées fussent bâtis et aménagés sur le modèle des jardins d’acclimatation. Je ne parle bien entendu que des parties de l’établissement consacrées aux échantillons des civilisations ou des barbaries étrangères ; quant aux galeries de tableaux, elles sont bien comme elles sont et ne peuvent donner que ce qu’elles donnent : beaucoup de croûtes authentiques et peu de chefs-d’œuvre. Comme tout le monde, j’ai admiré au musée de Berlin L’Adoration des bergers de Raphaël, les six panneaux des frères Van Eyck, La Vierge glorieuse d’André del Sarte et celle de Francia, mais je me souviens bien mieux de la galerie de Dresde. Je la vois encore, je la verrai toujours cette sublime Vierge de Saint-Sixte, debout sur son piédestal de nuages.

Quand je suis entré dans la salle consacrée au divin chef-d’œuvre, j’ai senti mes yeux pleins de rayons, et je me serais volontiers mis à genoux devant la sainte image. La Vierge d’Holbein, à laquelle un salon particulier est également réservé, la Madone de Murillo et la Nuit du Corrège m’ont fait passer devant elles de longues heures d’admiration ; mais je revenais toujours à ma belle Vierge de Saint-Sixte, si majestueuse et si chaste, qu’elle vous fait croire en même temps à la divinité de l’enfant et à l’immaculée conception de la mère. Et quel saisissant contraste entre la tête vénérable du saint et la brune et charmante figure de sainte Barbe, présentée de trois quarts par un mouvement d’une grâce adorable ! Si j’étais resté quelques jours de plus à Dresde, j’aurais fini par trop bien comprendre la folie de ce pauvre Muller, auquel on doit une des plus belles gravures qui aient été faites du tableau de Raphaël, et qui, à force de contempler son divin modèle, s’éprit, dit-on, pour Marie d’un amour insensé, et perdit la vie avec la raison lorsqu’il achevait son patient et magnifique ouvrage.

« En regardant cette grande œuvre du grand Raphaël, dit M. Viardot dans ses Musées d’Allemagne, il ne faut pas oublier, pour la bien comprendre, ce qu’il a voulu faire et quel en est au juste le sujet. On se tromperait en n’y cherchant qu’une simple Madone, une espèce de portrait de la mère de Dieu, rêvé par l’artiste et offert à la piété ou à l’admiration des hommes. Il y a plus ici : c’est comme une révélation du ciel à la terre, c’est une Apparition de la Vierge. Ce mot explique toute l’ordonnance du tableau : et les rideaux verts qui s’entr’ouvrent aux angles supérieurs, et la balustrade d’en bas sur laquelle s’appuient les deux petits anges qui semblent de leurs regards levés indiquer le céleste spectacle, et le saint Sixte, et la sainte Barbe, agenouillés aux deux côtés du groupe divin, comme le Moïse et l’Isaïe qui escortent Jésus se transfigurant sur le Thabor. Alors se montrent clairement tous les sublimes mérites de la composition. Quelle symétrie et quelle variété ! Quelles nobles attitudes, quelles poses merveilleuses de la Vierge sur les nuages, de l’Enfant-Dieu sur ses bras, de saint Sixte et de sainte Barbe en adoration ! Et quelle ineffable beauté de tout ce qui compose ce groupe, vieillard, enfant et femmes ! Quoi de plus recueilli, de plus pieux, de plus saint que la vénérable tête du pape Sixte 1er, couronnée du nimbe des bienheureux, dont le mince cercle d’or brille légèrement sur le fond bleu céleste de la vision que forment les faces amoncelées des chérubins ? Quoi de plus noble, de plus gracieux, de plus tendre que la sainte martyre de Nicomédie, à qui ne manque aucun genre de beauté, pas même ce teint de froment si célébré par les vieux Pères de la primitive Église ? Et Marie, n’est-ce pas un être céleste et radieux, n’est-ce pas une apparition ? Quel œil humain pourrait se lever sur elle sans baisser la paupière ? Aucun, j’en suis certain, même du plus ignorant et du plus impie…..»

M. Louis Viardot se trompe, ou bien il n’a pas eu comme moi le déplaisir de rencontrer, dans le salon où est exposé le chef-d’œuvre de Raphaël, des visiteurs parlant haut, le chapeau sur la tête et lorgnant le tableau irrévérencieusement.

Hélas ! il faut bien l’avouer : c’étaient des Anglais, et l’un d’eux vint s’asseoir le lendemain sur le même banc que moi dans l’église de la cour (Hofkirche), où les artistes du théâtre et de la chapelle exécutaient une messe de Naumann à laquelle Meyerbeer m’avait bien recommandé d’assister. Cet Anglais, non content d’entendre la musique, voulait aussi voir les musiciens, et en se retournant vers l’orgue (un magnifique instrument de Silbermann-Hildebrant [Hildebrandt]) il tournait le dos à l’autel. Cette posture parut inconvenante au suisse chargé de la police de l’église, qui, après avoir averti le jeune étranger dans une langue que celui-ci ne comprenait peut-être pas, mais en accompagnant son discours de gestes auxquels il était difficile de se méprendre, finit par l’expulser de l’église. Je n’oublierai jamais la sortie flegmatique de l’Anglais et la colère avec laquelle le Saxon enharnaché frappait le sol de sa hallebarde. Alors on entendit une batterie de tambours, et les trompettes sonnèrent une éclatante fanfare : c’est ainsi, dans les églises catholiques de l’Allemagne, que sont annoncées aux fidèles, les jours de fête, les différentes parties du drame religieux dont le prêtre officiant entonne le premier verset. Les soirs de représentation de gala, au théâtre, les trompettes et les tambours saluent aussi l’entrée du souverain, et quand un compositeur célèbre prend place au pupitre du chef d’orchestre pour diriger l’exécution de son œuvre, le même honneur lui est habituellement décerné par les musiciens. Cette coutume a du bon : non pas parce qu’elle flatte l’amour-propre du compositeur, mais parce qu’elle prouve qu’en Allemagne les exécutants ont une certaine déférence pour le maître. Et en général les exécutions que le compositeur dirige lui-même, quelle que soit d’ailleurs son habileté comme chef d’orchestre, sont bien meilleures incontestablement. Lorsque M. Richard Wagner manifesta le désir de diriger la première exécution du TannhäuserTannhäuserTannhäuser, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre royal de la Cour à Dresde le 19 octobre 1845. Wagner fit des quelques changements pour la version en français due à Charles Nuitter qui fut créée à l’Opéra de Paris Lire la suite…, à Paris, ce fut un tollé général parmi les musiciens de l’orchestre de l’Opéra, et M. Dietch [Dietsch], qui alors était leur chef, y vit un empiétement sur ses droits. La prétention de M. Richard Wagner était pourtant bien naturelle, et il eût été intéressant de le voir tenir tête à l’orage qui se déchaîna de quelques points privilégiés de la salle dès le commencement du premier acte. Les coups de sifflet n’eussent pas été moins violents ni moins aigus, sans doute ; mais peut-être les amis et les admirateurs de M. Wagner, encouragés par la présence du maître, eussent-ils protesté avec plus d’ensemble et plus d’énergie.

Après tout, je sais bien que la salle de l’Académie impériale de musique et de danse n’est point un champ de bataille. Le soir de la première représentation de TannhäuserTannhäuserTannhäuser, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre royal de la Cour à Dresde le 19 octobre 1845. Wagner fit des quelques changements pour la version en français due à Charles Nuitter qui fut créée à l’Opéra de Paris Lire la suite… il n’y a eu ni menaces, ni défis, ni horions comme au beau temps des grandes luttes romantiques ; et si l’œuvre est perdue pour nous, momentanément du moins, elle est sortie vivante de la bagarre, triste bagarre, dans laquelle une charmante princesse étrangère a dû laisser quelques-unes de ses illusions sur la galanterie française. L’année dernière j’ai entendu Tannhäuser TannhäuserTannhäuser, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre royal de la Cour à Dresde le 19 octobre 1845. Wagner fit des quelques changements pour la version en français due à Charles Nuitter qui fut créée à l’Opéra de Paris Lire la suite…exécuté à Bade par la troupe du théâtre grand-ducal de Carlsruhe ; quelques Parisiens qui avaient protesté peu de temps auparavant contre le système de Wagner, dont ils n’étaient pas capables de comprendre le premier mot, contre son livre qu’ils n’avaient pas lu, et contre son œuvre qu’ils avaient à peine pu entendre au milieu d’une tempête de cris et de sifflets ; quelques Parisiens, qui ce soir-là étaient peut-être venus au théâtre de Bade pour voir se renouveler les scènes de tumulte dont ils avaient été les témoins sinon les acteurs à l’Opéra, se montraient fort étonnés de l’attitude recueillie du public, lequel n’est cependant point un public allemand, mais un public cosmopolite. Après le premier acte, ils se promenaient dans les couloirs, et ne disaient pas grand’chose ; après le second acte, ils disaient que cela n’était pas absolument ennuyeux, et ils fredonnaient le motif de la marche, comme à Paris du reste. — Eh bien, quand la représentation fut finie, ils applaudirent comme tout le monde, et l’un d’eux me dit à moi-même : «Est-ce bien là ce TannhäuserTannhäuserTannhäuser, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre royal de la Cour à Dresde le 19 octobre 1845. Wagner fit des quelques changements pour la version en français due à Charles Nuitter qui fut créée à l’Opéra de Paris Lire la suite… qu’on nous a donné à l’Opéra ? C’est à peine si j’en ai reconnu quelques passages. » C’était le même en effet, mais exécuté d’une tout autre façon et écouté par des gens dont les moins bienveillants n’étaient pas systématiquement hostiles. On subit l’influence du milieu dans lequel on se trouve, cela n’est pas douteux, et les Parisiens dont je viens de parler la subissaient à Bade comme ils l’avaient subie à Paris, mais en sens inverse.

(La suite prochainement.)