Le Journal des Débats, 7 octobre 1868 (article signé E. Reyer).

FEUILLETON DU JOURNAL DES DEBATS

DU  7 OCTOBRE 1868.

REVUE MUSICALE.

A propos de LohengrinLohengrinLohengrin, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre Grand-ducal de Weimar le 28 août 1850.Lire la suite… et de Richard WagnerWagner, RichardRichard Wagner (Leipzig, 22 mai 1813 – Venise, 13 février 1843), compositeur. Il étudia la musique tout d’abord en autodidacte puis, à partir de 1831, à l’université de Leipzig avec C. T. Weinlig. Chef des chœurs à Wurtzbourg en 1831, il devint directeur musical à Magdebourg de 1834 àLire la suite…

(Deuxième article.)

Il ne faut pas cependant accuser Richard WagnerWagner, RichardRichard Wagner (Leipzig, 22 mai 1813 – Venise, 13 février 1843), compositeur. Il étudia la musique tout d’abord en autodidacte puis, à partir de 1831, à l’université de Leipzig avec C. T. Weinlig. Chef des chœurs à Wurtzbourg en 1831, il devint directeur musical à Magdebourg de 1834 àLire la suite… de repousser tout lien, toute affinité entre lui et quelques maîtres illustres qui l’ont précédé. Avec une franchise et une bonne foi dont on doit lui savoir gré, il convient lui-même que « des analogies très visibles » relient son opéra de TannhäuserTannhäuserTannhäuser, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre royal de la Cour à Dresde le 19 octobre 1845. Wagner fit des quelques changements pour la version en français due à Charles Nuitter qui fut créée à l’Opéra de Paris Lire la suite… à ceux de ses devanciers, et « parmi ceux-ci, dit-il, je vous signale avant tout WeberWeber, Carl Maria vonCarl Maria von Weber (Eutin, 18 novembre 1786 – Londres, 5 juin 1826), compositeur. Il étudia avec son père, puis avec Johann Peter Heuschkel, organiste à Hildburghausen où sa famille s’était établie en 1796. L’année suivante, sa famille s’installa à Salzbourg où Weber étudia avec Lire la suite…. »

Ces « analogies », très visibles en effet dans TannhäuserTannhäuserTannhäuser, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre royal de la Cour à Dresde le 19 octobre 1845. Wagner fit des quelques changements pour la version en français due à Charles Nuitter qui fut créée à l’Opéra de Paris Lire la suite…, ne sont pas moins visibles dans LohengrinLohengrinLohengrin, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre Grand-ducal de Weimar le 28 août 1850.Lire la suite…, dont la parenté avec EuryantheEuryantheEuryanthe, opéra en trois actes sur un livret en allemand de Helmina von Chézy mis en musique par Carl Maria von Weber et créé Kärntnertortheater de Vienne 25 octobre 1823.Lire la suite… est d’autant, plus facile à établir que les deux poëmes, ainsi que j’ai eu l’occasion le faire remarquer ailleurs, empruntent à des légendes différentes des caractères et des situations dramatiques à peu près semblables. Le comte de Telramund et Ortrude ne sont-ils pas agités par les mêmes passions que Lysiart et Eglantine ; Elsa et Lohengrin ne se trouvent-ils pas, comme Euryanthe et Adolar, placés au milieu des mêmes situations poétiques et chevaleresques ? Le roi d’Allemagne, Henri l’Oiseleur, et le roi de France, dont Mme de ChézyChézy, Helmina vonHelmina von Chézy (Berlin, 26 janvier 1873 – Genève, 28 janvier 1856), librettiste. En 1801, elle vint à Paris chez Friedrich et Dorothea Schlegel et par eux fit la connaissance de l’orientaliste Antoine-Léonard de Chézy, qu’elle épousa. A Paris, elle étudia les romances médiévales et fLire la suite… ne nous dit pas le nom, ces deux grands rois, eux aussi, ne jouent-ils pas dans l’un et l’autre poëmes un rôle presque identique ? Mais comme je me souviens de l’accueil que reçut à Paris le livret d’EuryantheEuryantheEuryanthe, opéra en trois actes sur un livret en allemand de Helmina von Chézy mis en musique par Carl Maria von Weber et créé Kärntnertortheater de Vienne 25 octobre 1823.Lire la suite…, bien qu’il eût passé par plusieurs mains et par l’esprit de MM. de LeuvenLeuven, Adolphe deAdolphe de Leuven (Paris, 1800 – Paris, 14 avril 1884), auteur dramatique, librettiste. Fils d’un des trois conspirateurs de l’assassinat du roi de Suède, Gustave III, il est né en 1800 et prit comme nom de plume celui de sa grand-mère maternelle. Il était un grand ami d’Alexandre Dumas pèrLire la suite… et de Saint-GeorgesSaint-Georges, Jules-Henri Vernoy deJules-Henri Vernoy de Saint-Georges (Paris, 7 novembre 1799 – Paris, 23 décembre 1875), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit d’abord un roman puis il se tourna vers la scène et écrivit plusieurs comédies, drames et vaudevilles et produisit pendant cinquante ans des livrets d’opéras eLire la suite… avant d’arriver sur la scène du Théâtre-Lyrique, je crois devoir insister sur ce point qu’entre le drame de Richard WagnerWagner, RichardRichard Wagner (Leipzig, 22 mai 1813 – Venise, 13 février 1843), compositeur. Il étudia la musique tout d’abord en autodidacte puis, à partir de 1831, à l’université de Leipzig avec C. T. Weinlig. Chef des chœurs à Wurtzbourg en 1831, il devint directeur musical à Magdebourg de 1834 àLire la suite… et celui de Mme de ChézyChézy, Helmina vonHelmina von Chézy (Berlin, 26 janvier 1873 – Genève, 28 janvier 1856), librettiste. En 1801, elle vint à Paris chez Friedrich et Dorothea Schlegel et par eux fit la connaissance de l’orientaliste Antoine-Léonard de Chézy, qu’elle épousa. A Paris, elle étudia les romances médiévales et fLire la suite… la ressemblance est loin d’être absolue, et qu’elle ne pourrait, dans aucun cas, donner lieu à une comparaison qui ne serait pas tout à l’avantage de LohengrinLohengrinLohengrin, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre Grand-ducal de Weimar le 28 août 1850.Lire la suite….

C’est à la fameuse épopée de Parcival et Titurel, dont l’auteur est Wolfram d’EschenbachEschenbach, Wolfram vonWolfram von Eschenbach ( Obereschenbach près d’Ansbach/ Bavière, vers 1170 – ?, vers 1220), Minnesinger. On sait peu de choses sur ce poète, dont l’œuvre principale est Parzifal, inspirée du Perceval de Chrétien de Troyes. Ce fut la source principale de Richard Wagner pour son opéra PLire la suite…, l’un des plus célèbres minnesänger de la fin du douzième siècle, qu’est emprunté le sujet de LohengrinLohengrinLohengrin, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre Grand-ducal de Weimar le 28 août 1850.Lire la suite…. Franz LisztLiszt, FranzFranz Liszt (Raiding, 22 octobre 1811 – Bayreuth, 31 juillet, 1886), pianiste et compositeur. Il étudia le piano d’abord avec son père puis grâce à une bourse étudia à Vienne avec Czerny pour le piano et Salieri pour la composition. Ses premiers récitals en 1823 à Vienne et à Pest firenLire la suite… raconte, d’après les chroniques du temps, que dans l’un des combats de chanteurs qui eurent lieu à la Wartburg, Wolfram d’EschenbachEschenbach, Wolfram vonWolfram von Eschenbach ( Obereschenbach près d’Ansbach/ Bavière, vers 1170 – ?, vers 1220), Minnesinger. On sait peu de choses sur ce poète, dont l’œuvre principale est Parzifal, inspirée du Perceval de Chrétien de Troyes. Ce fut la source principale de Richard Wagner pour son opéra PLire la suite… chanta le poëme du LohengrinLohengrinLohengrin, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre Grand-ducal de Weimar le 28 août 1850.Lire la suite… pour la première fois, à la prière du landgrave de Thuringe, des dames présentes et de son ennemi lui-même, le magicien Klingsor, « lequel cherchait à le tenter à mal et à le gagner au diable en excitant son envie et son orgueil par une science supérieure à la sienne. » Mais Wolfram, inspiré par la Vierge, qu’il servait fidèlement, parvenait toujours à résoudre avec une facilité inattendue et de la manière la plus naturelle les problèmes étranges que lui proposait son adversaire.

La légende du saint Graal ou Gréal, sur laquelle est fondé le poëme du LohengrinLohengrinLohengrin, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre Grand-ducal de Weimar le 28 août 1850.Lire la suite…, avait déjà été recueillie par le troubadour provençal Guiot, avant d’inspirer Wolfram d’EschenbachEschenbach, Wolfram vonWolfram von Eschenbach ( Obereschenbach près d’Ansbach/ Bavière, vers 1170 – ?, vers 1220), Minnesinger. On sait peu de choses sur ce poète, dont l’œuvre principale est Parzifal, inspirée du Perceval de Chrétien de Troyes. Ce fut la source principale de Richard Wagner pour son opéra PLire la suite… et d’autres poëtes du moyen-âge. Je ne crois pas nécessaire de raconter ici ni les diverses transformations de la légende ni les nombreuses pérégrinations accomplies par le vase merveilleux jusqu’au jour où, transporté sur le Mont Salvat, il fut confié à la garde des pieux chevaliers dont Parcival, père de Lohengrin, était le chef. Voici de quelle façon et à travers quelles péripéties la vérité historique, en très faible dose, et la poésie légendaire se confondent dans le drame de Richard Wagner Wagner, RichardRichard Wagner (Leipzig, 22 mai 1813 – Venise, 13 février 1843), compositeur. Il étudia la musique tout d’abord en autodidacte puis, à partir de 1831, à l’université de Leipzig avec C. T. Weinlig. Chef des chœurs à Wurtzbourg en 1831, il devint directeur musical à Magdebourg de 1834 àLire la suite…:

L’action se passe au dixième siècle ; au lever du rideau, le théâtre représente une prairie sur les rives de l’Escaut, près d’Anvers. Sous un chêne, où se rend la justice, est assis le roi d’Allemagne, entouré des comtes de Saxe et de Thuringe, des nobles et des écuyers qui forment le ban du roi. En face, sont rangés les seigneurs brabançons, ayant à leur tête Frédéric de Telramund, auprès duquel se tient Ortrude Ratbod son épouse ; les hommes d’armes et le peuple du Brabant occupent le premier plan du tableau. Avant de se mettre en campagne contre les Hongrois révoltés, Henri l’Oiseleur est venu réclamer l’appui du Brabant, et exprimer la douleur qu’il éprouve de trouver le pays déchiré par les haines et les discordes des premiers seigneurs, sans un chef puissant pour le gouverner. Il interroge Frédéric de Telramund comme étant celui qui a le plus de vaillance et le plus de renom. Frédéric répond au roi « que le duc de Brabant, à sa mort, lui avait confié la garde de ses enfans, Elsa et Godefroid ; qu’un jour où la sœur sortit seule avec son frère, celui-ci disparut, et qu’Elsa sans doute l’avait tué pour faire tomber sur sa tête la couronne de son père et la partager avec un indigne amant :

A sa pâleur, au trouble de son être,

Je devinai l’aveu d’un crime affreux.

Frédéric ajoute « qu’outré de tant de perversité, il avait renoncé aux droits que le duc de Brabant lui avait donnés sur la main d’Elsa et avait épousé Ortrude Ratbod, dernier rejeton de la maison des anciens princes de Frise. »  Ortrude s’incline devant le roi, et le comte de Telramund, donnant à sa voix un accent plus terrible et plus solennel, accuse hautement Elsa de fratricide, et réclame pour lui-même la couronne de Brabant, à laquelle son mariage avec Ortrude lui donne des droits incontestables.

Le roi et les seigneurs, les vassaux et les gens de guerre se montrent épouvantés et surpris au récit d’un pareil forfait. Puis, suspendant son bouclier aux branches du chêne, Henri ordonne à un héraut d’armes de faire comparaître devant son tribunal Elsa de Brabant. On la voit bientôt s’avancer lentement, suivie d’un groupe de jeunes filles qui font cortège à sa douleur. Chacun est ému de l’expression d’innocence et de chasteté répandue sur le visage d’Elsa. Le roi lui ayant demandé si elle l’accepte pour juge, elle répond par un signe de tête affirmatif. À une nouvelle demande du roi si elle est instruite du crime dont on l’accuse, elle répond avec tristesse par le même signe, et, après un long silence, laisse échapper ces mots dans un soupir : « Mon pauvre frère ! » — « Parle, Elsa, lui dit, le roi confie-moi ton secret. » Alors, comme plongée dans une sorte d’extase, elle raconte qu’un soir, isolée et en proie à de cruels tourmens, tandis qu’elle adressait au ciel une fervente prière, des sons doux et plaintifs vinrent charmer son oreille. Puis ces sons se perdirent peu à peu dans le lointain, et elle s’endormit. Pendant son sommeil, un chevalier vêtu d’une armure brillante lui apparut ; il tenait dans la main une épée nue ; un cor pendait à sa ceinture ; elle fut frappée de la noblesse de ses traits et de la douceur de son langage ; il lui parla avec bonté, il la consola, et comme elle est sûre qu’il doit revenir au moment du danger, elle ne veut d’autre défenseur que lui.

Les témoins de cette scène sont impressionnés par le récit et par l’attitude inspirée d’Elsa ; seul Frédéric de Telramund traite de folie et de mensonge la vision de la jeune fille. « Elle a rêvé de son amant, dit-il ; si quelqu’un veut se faire contre moi le champion de son innocence et de sa vertu, j’accepte le combat. » Le roi décide alors qu’on s’en remettra au jugement de Dieu pour proclamer de quel côté est la vérité ou le mensonge. Et après que les trompettes ont sonné leur fanfare aux quatre points de l’horizon, le héraut s’écrie : « Que celui qui veut combattre en champ clos pour Elsa de Brabant se présente ! » Mais cet appel reste sans réponse. Elsa ne peut cacher son trouble et son anxiété, et, s’approchant du roi elle le prie de faire répéter l’appel. « Peut-être mon chevalier est-il loin et n’entend-il pas. » Le roi se rend au vœu d’Elsa ; les trompettes sonnent de nouveau et, comme la première fois, personne ne répond à la voix du héraut. Le peuple murmure ; ce « morne silence » lui semble une manifestation de la volonté de Dieu. Tout à coup, après une touchante invocation d’Elsa : « O Dieu, fait que mon défenseur vienne me secourir dans ma détresse, et que je le voie auprès de moi comme je l’ai vu en songe ! » on aperçoit au loin sur l’Escaut une nacelle conduite par un cygne et se dirigeant vers le bord du fleuve. Un chevalier, dont l’armure étincelle au soleil, est debout dans la nacelle. « Miracle et merveille ! chante le peuple ; voyez ce cygne et cette nacelle ; voyez ce chevalier : c’est Dieu qui l’envoie ; les yeux sont éblouis par l’éclat de ces armes. » Les voix grandissent, l’étonnement et l’enthousiasme du peuple augmente à mesure que la nacelle qui porte Lohengrin approche du rivage ; Elsa pousse un cri de joie en reconnaissant le personnage mystérieux qu’elle a entrevu dans un rêve ; Ortrude et Frédéric le considèrent avec effroi, et le peuple l’entoure d’une respectueuse admiration, lorsqu’ayant posé le pied sur la plage il adresse de tendres adieux an cygne qui l’a amené.

Lohengrin annonce au roi qu’il est envoyé pour venger Elsa et pour la défendre. Si le combat lui donne la victoire et si Elsa l’accepte comme époux, « il vivra auprès d’elle et protégera ses Etats, à la condition qu’elle ne cherchera jamais à le connaître, qu’elle ne lui demandera jamais comment il se nomme, quelle est la nature de son être, ni de quel pays il vient. » Elsa en fait le serment, et Lohengrin, la pressant sur son cœur, lui dit : « Elsa ! Je t’aime. » On procède ensuite aux apprêts du combat. Mais avant que les champions en viennent aux mains, le roi adresse au ciel une prière, et tous ceux qui l’entourent invoquent après lui la protection du Tout-Puissant, afin que l’innocence soit vengée et le coupable découvert. « A ce moment, dit Franz LisztLiszt, FranzFranz Liszt (Raiding, 22 octobre 1811 – Bayreuth, 31 juillet, 1886), pianiste et compositeur. Il étudia le piano d’abord avec son père puis grâce à une bourse étudia à Vienne avec Czerny pour le piano et Salieri pour la composition. Ses premiers récitals en 1823 à Vienne et à Pest firenLire la suite… dans la brochure dont j’ai déjà parlé, le tableau que présente la scène est réellement imposant. Elsa, ravie, les yeux levés, semble voir les cieux ouverts, tandis que, de l’autre côté de l’empereur qui s’est avancé vers le milieu du groupe, on est étonné d’apercevoir une tête que la piété n’a point penchée. Tout près de Frédéric, incliné dans une attitude de colère et d’involontaire terreur qu’augmentent les murmures des amis qui lui conseillent de refuser un si étrange adversaire, est agenouillée une jeune femme dont les regards distillent la haine, et qui, à la vue du cygne merveilleux, avait poussé un cri d’épouvante. C’est Ortrude, qui semble insulter à ce religieux élan, et son dédain altier attire l’attention du spectateur, en différenciant totalement l’expression de son visage de celle des autres. »

Lohengrin, vainqueur, met son épée sur la gorge de Frédéric et lui dit : « Dieu t’a frappé ; ta vie est dans ma main ; je t’en fais don afin que tu la consacre au repentir. » Le chœur chante victoire ; Elsa se jette dans les bras de son protecteur ; la toile tombe.

Ortrude et Telramund, dépouillés de leurs biens et condamnés à l’exil par ordre du roi, errent sous les fenêtres du palais où vont se célébrer les noces d’Elsa et de Lohengrin. Frédéric, raillé sur sa défaite et outragé par Ortrude, lui reproche à son tour de l’avoir trompé au moyen d’indignes mensonges et sortilèges. « Ne m’as-tu pas juré d’avoir vu Elsa noyant son frère ? N’as-tu pas enlacé mon cœur par les fausses séductions de ces prophéties qui assuraient à l’antique race des Ratbod qu’elle ressaisirait le pouvoir souverain ? » Mais Ortrude a déjà préparé sa vengeance, et, comme elle veut y associer Frédéric, aux imprécations dont elle accablait tout à l’heure son époux elle fait succéder le langage de l’amour le plus exalté. Alors, pendant que le comte de Telramund est de nouveau sous le charme de l’enchanteresse, elle lui apprend que la plus petite blessure faite à Lohengrin eût détruit l’influence mystérieuse qui lui a donné la victoire. « Si tu avais seulement effleuré son doigt de la pointe de ton épée, le héros était en ton pouvoir…. Quant au secret qu’il garde sur son nom et sur son origine, celle-là seule peut le lui ravir à qui il a défendu de l’interroger jamais. « Les lumières du palais se sont éteintes ; Frédéric et Ortrude, au milieu de l’ombre qui les entoure, envoient à Lohengrin et à Elsa le dernier cri de leur haine et de leur fureur ; « O vous qui vous oubliez dans un doux sommeil, sachez que le malheur veille à votre porte ! »

Mais Elsa, une fois la fête terminée, a voulu, avant de s’endormir, confier aux zéphyrs qui si souvent entendirent ses plaintes, le secret de son bonheur naissant et les remercier, « eux dont le souffle léger poussa vers ce rivage la nacelle qui portait son défenseur. Vêtue de blanc, la tête dans ses mains, elle paraît au balcon du château. Un soupir échappé de la poitrine d’Ortrude tire Elsa de sa rêverie ; elle reconnaît son ennemie, et la voyant suppliante et misérable, accroupie sur les degrés de pierre, elle accourt vers elle pleine de pitié et de pardon. L’épouse du comte de Telramund s’humilie devant Elsa, qui l’emmène dans son palais, non sans avoir frissonner au conseil que lui donne tout bas l’hypocrite Ortrude : « Sois prudente… méfie-toi de ton fiancé inconnu…. car le cygne qui l’a amené peut également revenir pour l’enlever à ton amour et à tes embrassemens. »

Le jour se lève, les trompettes sonnent, et le héraut fait savoir aux nobles et aux bourgeois assemblés sur la place que le nouveau protecteur du Brabant, le fiancé d’Elsa, aussitôt la cérémonie du mariage terminée, se mettra à la tête des seigneurs du pays pour marcher avec l’année impériale contre les Hongrois. Frédéric s’est glissé au milieu d’un groupe de mécontens, quelques seigneurs du parti de la paix, qui le cachent aux regards de la foule. Elsa, suivie de ses dames d’honneur, se rend à l’église, et au moment où elle va en franchir le seuil, Ortrude s’élance vers elle et l’apostrophe avec une telle violence qu’Elsa recule épouvantée. « Arrière, Elsa ! je ne veux pas plus longtemps te suivre comme une servante…. Mon époux, qu’un jugement inique vient de bannir, a toujours été connu par son courage et sa loyauté ; mais le tien ose-t-il seulement dire son nom et quelle est sa patrie ? Ah ! si tu n’oses le lui demander, c’est qu’il ne doit sa victoire qu’à des maléfices impurs. » Le roi, Lohengrin et une suite nombreuse arrivent sur ces entrefaites pour se rendre à l’église, où le mariage va être célébré. Aussitôt qu’elle aperçoit Lohengrin, Elsa se précipite vers lui, haletante et les yeux mouillés de larmes. Ortrude s’éloigne sur un geste de Lohengrin ; mais à peine le cortège nuptial est-il arrivé devant les portes de la cathédrale, Frédéric de Telramund se montre tout à coup sur les derniers degrés, et du ton le plus impérieux, il somme Lohengrin de se faire connaître, l’accusant d’avoir triomphé de lui à l’aide d’un sortilège impie. Mais Lohengrin refuse de répondre à Frédéric, pas plus qu’il ne répondrait au roi. Elsa seule a le droit de lui demander son secret. Frédéric, profitant du trouble qu’a causé sa brusque apparition, parvient à se rapprocher d’Elsa et lui dit tout bas : « La plus légère blessure faite à Lohengrin suffira pour faire cesser l’enchantement qui l’environne…. Laisse-moi seulement le surprendre au milieu de la nuit ; ne cherche pas à le défendre, et tu sauras bientôt la vérité sur lui et la nature de son être. » — « Jamais ! » répond Elsa, et elle tombe aux pieds de Lohengrin, qui la relève avec bonté et lui demande si elle veut l’interroger. Elsa, en proie à une agitation extrême, lui répond qu’elle aime, qu’elle est heureuse, et que « son amour est au-dessus de toute défiance. » — « Gloire à toi, Elsa ! » lui dit Lohengrin, et le cortège, reprenant sa marche, entre dans l’église.

Au commencement du troisième acte, le roi et les seigneurs conduisant Lohengrin, les femmes accompagnant Elsa, arrivent dans la chambre nuptiale. Les deux époux restés seuls, « Elsa, comme accablée par l’excès du bonheur, tombe dans les bras de Lohengrin. Il la conduit, doucement vers le lit de repos, où ils s’asseyent entrelacés. » Je voudrais pouvoir rendre dans toute sa poésie ce long duo d’amour. LisztLiszt, FranzFranz Liszt (Raiding, 22 octobre 1811 – Bayreuth, 31 juillet, 1886), pianiste et compositeur. Il étudia le piano d’abord avec son père puis grâce à une bourse étudia à Vienne avec Czerny pour le piano et Salieri pour la composition. Ses premiers récitals en 1823 à Vienne et à Pest firenLire la suite… en a fait une excellente traduction dont voici quelques fragmens : « Je t’avais vu en songe avant ton arrivée, dit Elsa…. Quand tu es descendu sur notre rivage, j’eusse voulu, comme un ruisseau embaumé, serpenter à l’entour de tes pas ; comme les fleurs de la prairie, me courber sous tes pieds ! … » Lohengrin lui montrant le paysage à travers la fenêtre ouverte, lui demande avec une indéfinissable mélancolie si, « en respirant le baume aromatique que les fleurs répandues au loin dans les forêts et les montagnes lui envoient sur l’aile des brises de la nuit, elle s’informe du nom qu’elles portent… Quand je t’ai vue, ajoute-t-il, mon âme a connu la tienne en contemplant ton œil candide, et je me suis épris de ta pureté, alors même que la honte du crime pesait sur toi ; … » Mais les perfides insinuations d’Ortrude et de Frédéric ont fait pénétrer le doute dans le cœur d’Elsa. Les questions qu’elle adresse à son époux, insinuantes et vagues d’abord, deviennent de plus en plus pressantes, malgré les efforts que fait Lohengrin pour calmer ses craintes et détourner ses soupçons. Enfin, arrivant petit à petit au paroxysme de l’exaltation, et comme si un délire venait tout à coup de troubler son esprit et de bouleverser ses sens, elle s’écrie : « Je veux savoir qui tu es et d’où tu viens, dussé-je mourir après. » Frédéric et quatre satellites, l’épée nue, sont entrés par une porte du fond. Elsa retrouve sa raison et son courage en présence du danger qui menace son époux. Elle saisit le glaive que Lohengrin a déposé sur le lit de repos et le lui présente de façon à ce qu’il puisse le tirer du fourreau. Lohengrin atteint Frédéric et l’étend mort à ses pieds ; puis il ordonne aux vassaux qui ont accompagné le comte de Telramund de porter son cadavre devant le tribunal du roi. Elsa a trahi son serment ; le lien qui l’unissait à Lohengrin est désormais rompu.

Un changement à vue ramène le décor du premier acte : une prairie sur les bords de l’Escaut, où arrivent successivement, annoncés par des fanfares de trompettes, les comtes, les hauts-barons, les chevaliers et les pages qui forment la cour du roi. Tous se rangent à la place qui leur est désignée. Le roi arrive le dernier ; les acclamations des guerriers et du peuple le saluent. A ces cris joyeux succède bientôt un tumulte mêlé d’horreur ; les quatre vassaux apportent sur une civière le corps de Frédéric couvert d’un voile et le déposent au milieu de la scène. Elsa paraît ensuite, pâle et abattue, s’appuyant au bras d’une de ses suivantes. Le roi s’avance vers elle et la conduit à un siège élevé en face du chêne sous lequel il était assis. Au même instant les trompettes sonnent ; Lohengrin paraît seul, revêtu de l’armure qu’il portait au premier acte. Les guerriers jurent qu’ils combattront avec vaillance sous la bannière du chef qui sans doute vient les conduire au combat ; mais Lohengrin, s’adressant au roi, lui dit qu’il n’est point venu dans un si noble but. Avant de s’éloigner pour jamais il a voulu porter aux pieds du trône une double accusation contre Frédéric de Telramund et contre Elsa, l’épouse que Dieu lui avait confiée, « Cet homme m’a attaqué lâchement pendant la nuit ; dites-moi si je n’avais pas le droit de le tuer ; quant à cette femme, séduite par de pernicieux conseils, elle a trahi son serment, et c’est devant vous tous que je vais répondre aux questions de son doute insensé. Vous apprendrez qui je suis… et vous verrez si ma noblesse n’est pas égale à la vôtre ! …Dans un pays lointain et inaccessible, il est une montagne appelée Mont Salvat, sur laquelle est bâti un temple magnifique ; dans ce temple, un vase merveilleux que les anges y apportèrent est confié à la garde d’hommes choisis parmi les plus purs. Et chaque année une colombe descendant du ciel vient raviver son éclat et sa splendeur ; c’est le Graal… Les chevaliers qui le servent, lorsqu’il les envoie parmi les hommes au secours de la vertu opprimée, sont revêtus d’un pouvoir surhumain aussi longtemps qu’ils ne sont point reconnus…. mais dès que leur secret est dévoilé, ils doivent fuir les regards des profanes…. c’est le Graal qui m’a envoyé vers vous ; mon père, Parcival, porte sa couronne, et moi, Lohengrin, je suis un de ses chevaliers…. »

Ni les larmes d’Elsa, ni les supplications du roi et des guerriers qui l’entourent ne peuvent le retenir. Le Graal le rappelle, et on aperçoit glissant sur le fleuve la nacelle qui doit le ramener. Alors il se tourne vers Elsa et lui dit : « Si jamais le frère que tu crois perdu revenait auprès de loi, donne-lui ce cor qui le sauvera de tout danger, ce glaive qui rendra son bras victorieux, et cette bague qui lui rappellera celui qui est venu t’arracher à la honte et au malheur. Adieu ! ….. » Tandis que Lohengrin s’apprête à monter dans la nacelle, Ortrude s’écrie, en désignant le cygne : « Voilà le prince de Brabant ; mes dieux, Odin et Freyja, dont vous méconnaissait les lois, m’ont donné le pouvoir d’accomplir cette métamorphose au moyen d’une chaîne d’or que j’ai mise à son cou. Je te remercie, Elsa, d’avoir éloigné de nous ton noble héros, car s’il fut resté un an auprès de toi, ton frère eût été délivré. Qu’ils partent tous deux maintenant, tu ne les reverras plus. » En entendant l’imprécation d’Ortrude, Lohengrin s’est agenouillé sur la rive, absorbé dans une prière muette. On voit alors la blanche colombe du Graal planer au-dessus de la nacelle ; Lohengrin délivre de sa chaîne le cygne, qui disparaît dans le fleuve, et à sa place le jeune Godefroi s’élève au milieu des flots. Tous rendent hommage au prince de Brabant. Elsa entraînée par un dernier mouvement de joie, se jette dans les bras de son frère, puis, apercevant Lohengrin qui s’éloigne lentement, emmené par la colombe, elle pousse un cri de douleur et tombe inanimée.

J’ai tenu à raconter dans ses moindres détails le poëme de LohengrinLohengrinLohengrin, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre Grand-ducal de Weimar le 28 août 1850.Lire la suite… afin d’en donner une idée a ceux qui ne le connaissent guère et qui en médisent beaucoup. Quant à la partition, qui, si elle contient des longueurs, renferme aussi des pages admirables dont quelques unes sont très appréciées par ceux-là même que l’on ne saurait classer parmi les disciples et les admirateurs de Richard WagnerWagner, RichardRichard Wagner (Leipzig, 22 mai 1813 – Venise, 13 février 1843), compositeur. Il étudia la musique tout d’abord en autodidacte puis, à partir de 1831, à l’université de Leipzig avec C. T. Weinlig. Chef des chœurs à Wurtzbourg en 1831, il devint directeur musical à Magdebourg de 1834 àLire la suite…, je me réserve de l’analyser lorsqu’elle aura été exécutée sur un de nos théâtres lyriques, je ne sais lequel. Si je l’analysais aujourd’hui, au lendemain de l’exécution je n’aurais plus rien à en dire. Je m’étonnerai seulement que la Société du Conservatoire ne nous ait pas encore fait entendre ce magnifique final du premier acte auquel elle a pourtant songé, m’a-t-on dit. Les ressources purement instrumentales dont dispose M. PasdeloupPasdeloup, Jules-EtienneJules-Étienne Pasdeloup (Paris, 15 septembre 1819 – Fontainebleau, 13 août 1887), pianiste et chef d’orchestre. Il étudia au Conservatoire de Paris où il obtint les premiers prix de solfège en 1832 et de piano en 1834. En 1841, il devint répétiteur de solfège au Conservatoire, puis répLire la suite… ne lui permettent pas de l’exécuter ; sans cela, le vaillant directeur des Concerts populaires l’aurait déjà mis sur son affiche, au risque d’exposer ce chef-d’œuvre aux sifflets de la partie hargneuse et systématiquement hostile de son auditoire : c’est une des plus belles pages de la musique dramatique.

L’un deux directeurs qui ont le projet du monter LohengrinLohengrinLohengrin, opéra romantique en trois actes sur un livret en allemand et une musique de Richard Wagner créé au Théâtre Grand-ducal de Weimar le 28 août 1850.Lire la suite… prétend tenir en poche un traité signé par Richard WagnerWagner, RichardRichard Wagner (Leipzig, 22 mai 1813 – Venise, 13 février 1843), compositeur. Il étudia la musique tout d’abord en autodidacte puis, à partir de 1831, à l’université de Leipzig avec C. T. Weinlig. Chef des chœurs à Wurtzbourg en 1831, il devint directeur musical à Magdebourg de 1834 àLire la suite…. Il doit y avoir dans ce traité des clauses qui en rendront l’exécution fort difficile et fort problématique. Je sais de source certaine que Richard WagnerWagner, RichardRichard Wagner (Leipzig, 22 mai 1813 – Venise, 13 février 1843), compositeur. Il étudia la musique tout d’abord en autodidacte puis, à partir de 1831, à l’université de Leipzig avec C. T. Weinlig. Chef des chœurs à Wurtzbourg en 1831, il devint directeur musical à Magdebourg de 1834 àLire la suite…, très mécontent de la manière dont son opéra a été exécuté à Bade (la petite capitale du grand-duché), et se méfiant plus que jamais de toute représentation dont les études ne seraient point faites sous sa direction, est bien résolu à ne laisser jouer aucun de ses ouvrages à Paris sans s’assurer par lui-même de ce que seront les interprètes, les chœurs, l’orchestre, etc., etc. Et quand même on lui dirait qu’un musicien très savant et très dévoué aux succès de ses confrères est tout prêt à se substituer à lui, sous aucun prétexte et à aucun prix il ne voudrait en entendre parler.

E.REYER