Le Journal des Débats, 14 mars 1868 (article signé E. Reyer).

FEUILLETON DU JOURNAL DES DEBATS

DU  14 MARS 1868.

REVUE MUSICALE.

Théâtre de l’Opéra : HamletHamletHamlet, opéra en cinq actes sur un livret de Michel Carré et Jules Barbier mis en musique par Ambroise Thomas et créé à l’Opéra de Paris le 9 mars 1868.Lire la suite…, opéra en cinq actes, paroles de MM. Michel CarréCarré, Michel-FlorentinMichel-Florentin Carré (Besançon, 21 octobre 1822 – Paris, 28 juin 1872), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit de nombreux drames, comédies, vaudevilles et livrets principalement en collaboration avec Jules Barbier dont Galathée (Massé), Les Noces de Jeannette (Massé), Les Papillotes Lire la suite… et Jules BarbierBarbier, Paul-JulesPaul-Jules Barbier (Paris, 8 mars 1825 – Paris, 16 janvier 1901), librettiste. Il débuta à la Comédie-Française à l’âge de dix-huit ans avec un intermède : L’Ombre de Molière et un drame : Un Poète. De 1849 à 1872 ,il écrivit en collaboration avec Michel Carré des drames, des comédiLire la suite…, musique de M. Ambroise Thomas.

Il faut saluer avec joie l’avènement à l’Opéra d’un compositeur français, surtout lorsque cette faveur immense, exceptionnelle et inespérée, est justifiée par une œuvre intéressante et forte, digne de toutes ces splendeurs, de toutes ces magnificences qui portent si haut dans le monde des arts la gloire de notre première scène lyrique. Et je ne veux pas parler seulement des splendeurs de la mise en scène, de la magnificence des costumes et des décors : les théâtres voués aux succès des féeries ne les ont-ils pas dépassés ? Mais où trouverait-on, ailleurs qu’à l’Opéra, cet orchestre incomparable, cette réunion d’artistes éminens qui sont le rêve du compositeur, rêve que MeyerbeerMeyerbeer, GiacomoJakob Liebmann Meyer Beer dit Giacomo Meyerbeer (Vogelsdorf, 5 septembre 1791 – Paris, 2 mai 1864), compositeur. Il étudia la composition avec Zelter puis l’abbé Vogler et le piano avec Franz Lauska. Bien que considéré par Moscheles comme un des plus grands pianistes de son temps, Meyerbeer abLire la suite…, par exemple, auquel étaient ouverts tous les théâtres du monde, n’a pu réaliser ailleurs que chez nous ? Aussi, pour les musiciens qui se croient doués des qualités que réclament les grandes œuvres dramatiques, c’est-à-dire pour le plus grand nombre des musiciens, la scène de l’Opéra est-elle le but où tendent les efforts et les désirs de toute leur vie, quels que soient les succès qu’ils aient obtenus sur des scènes secondaires, dont je ne veux point diminuer l’importance en les appelant ainsi. Malheureusement, la plupart de ceux qui aspirent à ce couronnement de leur renommée ne peuvent y atteindre. Ils sont comme ces voyageurs égarés dans le désert ou dans les régions polaires qu’éblouit tout à coup la vue d’une oasis ou d’une ville magique. Mirage trompeur ! à mesure qu’ils approchent, la ville et l’oasis disparaissent ; et alors, exténués et mourans, ils se couchent dans un linceul de sable ou la glace, versant une dernière larme sur la perte de leur dernière illusion. Mais quand par hasard il en est un dont le courage persiste, un seul que sa bonne étoile a guidé à travers tous les écueils du chemin, voyageur ou musicien, nous qui l’attendons sur le seuil où il arrive, donnons-lui la bienvenue, et sonnons pour lui les fanfares les plus joyeuses, car celui-là est favorisé des dieux.

Ce n’est pas la première fois que M. Ambroise Thomas aborde la scène de l’Opéra ; il a fait jouer en 1841 le Comte de CarmagnoleComte de Carmagnola, LeLe Comte de Carmagnola, opéra en deux actes sur un livret d’Eugène Scribe mis en musique par Ambroise Thomas et créé à l’Opéra de Paris le 19 avril 1841.Lire la suite… [CarmagnolaComte de Carmagnola, LeLe Comte de Carmagnola, opéra en deux actes sur un livret d’Eugène Scribe mis en musique par Ambroise Thomas et créé à l’Opéra de Paris le 19 avril 1841.Lire la suite…], et l’année suivante le Guerillero ; mais ce n’étaient que des ouvrages de demi-caractère, des ouvrages en deux actes qui auraient fait tout aussi bonne figure sur la scène de l’Opéra-Comique, si l’on eut mis quelques phrases de dialogue à la place des récitatifs. Aujourd’hui l’œuvre est beaucoup plus considérable, la tentative est plus hardie. Un compositeur ne peut pas toujours, à l’exemple de GluckGluck, Christoph WillibaldChristoph Willibald Gluck (Erasbach/Haut-Palatinat, 2 juillet 1714 – Vienne, 15 novembre 1787), compositeur. Né en Bohème, on ne sait rien de ses études scolaires ou musicales. En 1732, il alla à Prague, jouant du violon, et préférablement du violoncelle et chantant dans les chœurs des églLire la suite… et de MeyerbeerMeyerbeer, GiacomoJakob Liebmann Meyer Beer dit Giacomo Meyerbeer (Vogelsdorf, 5 septembre 1791 – Paris, 2 mai 1864), compositeur. Il étudia la composition avec Zelter puis l’abbé Vogler et le piano avec Franz Lauska. Bien que considéré par Moscheles comme un des plus grands pianistes de son temps, Meyerbeer abLire la suite…, revêtir tout à coup une personnalité nouvelle et éblouir le monde par l’éclat d’une transformation inattendue ; il a le charme et la distinction, le secret des procédés ingénieux et des gracieuses cantilènes ; mis en présence d’un sujet où se heurtent les plus violentes passions du cœur humain, il ne renoncera pas absolument à ces qualités rares qui ont caractérisé, dans les œuvres légères, son tempérament d’artiste, mais il cherchera des formes plus sévères, de plus mâles accens, et peut-être arrivera-t-il, par un travail obstiné et de persévérans efforts, à élargir les formes de son style, à élever son inspiration à la hauteur du sujet qu’il s’est proposé de traduire et de développer. Celui-là ne sera pas un musicien ordinaire, et il faudra bien convenir, s’il réussit dans son entreprise, qu’il a en lui quelque chose de plus que le don des mélodies faciles et cette science banale qui s’acquiert à la longue sur les bancs de l’école.

M. Ambroise Thomas connaît à fond toutes les ressources de son art. Professeur éminent, il a fait d’excellens élèves ; auteur de partitions dont il me suffirait de citer les titres pour rappeler le succès, il avait conquis depuis longtemps déjà un rang distingué parmi les compositeurs modernes. Si dans HamletHamletHamlet, opéra en cinq actes sur un livret de Michel Carré et Jules Barbier mis en musique par Ambroise Thomas et créé à l’Opéra de Paris le 9 mars 1868.Lire la suite… on retrouve en même temps le contre pointiste habile qui enseigne au Conservatoire, et le gracieux mélodiste qui a écrit MignonMignonMignon, opéra-comique en trois actes sur un livret de Michel Carré et Jules Barbier mis en musique par Ambroise Thomas et créé à l’Opéra-Comique le 17 novembre 1866.Lire la suite…, le Songe d’une nuit d’étéSonge d’une nuit d’été, LeLe Songe d’une nuit d’été, opéra-comique en trois actes sur un livret de Joseph Rosier et Adolphe de Leuven, mis en musique par Ambroise Thomas, créé à l’Opéra-Comique le 20 avril 1850Lire la suite… et PsychéPsychéPsyché, tragédie lyrique en cinq actes et prologue, sur un livret attribué d’abord à Thomas Corneille, puis revendiqué par Bernard le Bovier de Fontenelle, mis en musique par Jean-Baptiste Lully, créé à l’Opéra de Paris le 9 avril 1678.Lire la suite… (la meilleure partition du maître et celle que le public de l’Opéra-Comique a le moins appréciée), un musicien nouveau s’y révèle aussi, un musicien qui croit aux progrès de son art, et qui, brisant la sphère un peu étroite où son inspiration s’était jusqu’ici renfermée, affirme hautement les facultés et les aptitudes qui font les grand compositeurs dramatiques. Certaines pages d’Hamlet peuvent être placées à côté des plus remarquables productions de l’art contemporain, et si, dans la scène de l’apparition du spectre, on songe involontairement à MozartMozart, Wolfgang AmadeusWolfgang Amadeus Mozart (Salzbourg, 27 janvier 1756 – Vienne, 5 décembre 1791), compositeur. Enfant prodige. Son père développa ses dons pour le piano et la composition et l’exhiba dès l’âge de six ans dans des voyages à travers toute l’Europe. Ses premières compositions, des pièces Lire la suite… et à WeberWeber, Carl Maria vonCarl Maria von Weber (Eutin, 18 novembre 1786 – Londres, 5 juin 1826), compositeur. Il étudia avec son père, puis avec Johann Peter Heuschkel, organiste à Hildburghausen où sa famille s’était établie en 1796. L’année suivante, sa famille s’installa à Salzbourg où Weber étudia avec Lire la suite…, c’est pour rendre hommage au talent et à l’originalité que M. Ambroise Thomas a montrés dans cette partie si importante et si heureusement réussie de son œuvre.

L’analyse du livret suffira pour indiquer au lecteur les changemens et les additions que MM. Michel CarréCarré, Michel-FlorentinMichel-Florentin Carré (Besançon, 21 octobre 1822 – Paris, 28 juin 1872), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit de nombreux drames, comédies, vaudevilles et livrets principalement en collaboration avec Jules Barbier dont Galathée (Massé), Les Noces de Jeannette (Massé), Les Papillotes Lire la suite… et Jules BarbierBarbier, Paul-JulesPaul-Jules Barbier (Paris, 8 mars 1825 – Paris, 16 janvier 1901), librettiste. Il débuta à la Comédie-Française à l’âge de dix-huit ans avec un intermède : L’Ombre de Molière et un drame : Un Poète. De 1849 à 1872 ,il écrivit en collaboration avec Michel Carré des drames, des comédiLire la suite… ont dû apporter à la tragédie de ShakespeareShakespeare, WilliamWilliam Shakespeare (Stratford-upon-Avon, baptisé le 26 avril 1564 – Stratford-upon-Avon, 3 mai 1616), auteur dramatique et poète. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de la littérature anglaise. Il écrivit 37 comédies et tragédies entre 1580 et 1613. Il épousa Anne HathLire la suite…. Le drame lyrique a ses exigences : d’habiles librettistes ne sauraient maquer de s’y conformer.

La toile se lève sur une salle du palais de Claudius. Les seigneurs de la cour se pressent en foule à l’entour du roi, dont l’avènement au trône de Danemark est salué par les acclamations du peuple, les fanfares guerrières et le carillon des cloches sonnant à toute volée. La reine, suivie d’un brillant cortège, vient s’incliner devant les premières marches du trône ; Claudius pose sur son front la couronne qu’il reçoit des mains de Polonius.

O toi qui fus la femme de mon frère,

En couronnant ton front pour la seconde fois,

J’obéis aux vœux des Danois !

Devant leur volonté ma douleur doit se taire.

Soit la grâce et soit la douceur,

De la puissance souveraine !

Soit mon épouse, ô toi qui fut ma sœur !

                           LE CHŒUR

Dieu protège le roi ! Dieu protège la reine !

Voilà un pompeux, début. Le compositeur y a trouvé l’occasion d’écrire une belle marche où les instrumens de Sax, placés sur le théâtre, alternent avec les instrumens de l’orchestre. La phrase que chantent les femmes à l’entrée de la reine est d’un contour fort élégant ; le cantabile du roi, où j’ai remarqué un joli dessin de hautbois, a bien la majesté qui convient à la situation et au personnage. Toute cette scène est traitée magistralement. M. Ambroise Thomas a voulu prouver, dès les premières pages de sa partition, qu’il savait tirer parti des belles sonorités de l’orchestre et des chœurs de l’Opéra. Après la cérémonie du couronnement, et tandis que les chants d’allégresse se perdent dans la coulisse, Hamlet parait, sombre et oppressé par le poids de sa douleur :

Vains regrets ! tendresse éphémère !…

Mon père tombe sous les coups

Du destin aveugle et jaloux !…

Deux mois se sont à peine écoulés…et ma mère

Est au bras d’un nouvel époux !

– Voilà ces larmes éternelles !

Quelques jours ont tout emporté !

O femme !…tu t’appelles

Inconstance et fragilité !

Ce récit, dont M. FaureFaure, Jean-BaptisteJean-Baptiste Faure (Moulins, 15 janvier 1830 – Paris, 9 novembre 1914), baryton. Elève de Ponchard au Conservatoire de Paris, il obtint les 1er Prix de chant et d’opéra-comique à l’unanimité en 1852 et débuta en octobre à l’Opéra-Comique dans le rôle de Pygmalion (Massé). A l’OpLire la suite… a parfaitement exprimé les nuances, se termine par une phrase pleine de délicatesse et d’un sentiment exquis. Dans le duo qui suit, entre Hamlet et Ophélie, duo dont le motif principal se mêlera à quelques unes des péripéties du drame, je dois signaler l’heureux emploi que le compositeur a fait des notes graves de la flûte et de la clarinette, qui accompagnent l’andante chanté par Ophélie :

Pourquoi détournez-vous les yeux ?

Quel sombre désespoir vous chasse de ces lieux ?

Dois-je penser que votre cœur m’oublie ?

Laerte, le frère d’Ophélie, avant de partir pour la cour de Norvège où l’envoie l’ordre du roi, vient prendre congé d’Hamlet et de sa sœur :

Elle est mon orgueil et ma vie !

Auprès d’elle remplacez-moi ;

A votre cœur je la confie

Et m’en remets à votre foi !

Je ne cite là que le refrain très applaudi d’un morceau qui sort tout à fait du moule habituel des romances et des cavatines.

Le premier tableau se termine par un chœur d’hommes destiné à faire la fortune de plus d’une Société orphéonique : entre les deux strophes de ce chœur, Horatio et Marcellus racontent que la nuit passée,

Sur le rempart où siffle une bise glacée,

ils ont vu le spectre du feu roi.

Un changement de décor nous montre la plate-forme du château d’Elseneur, dont les tourelles se détachent sur un ciel gris, éclairées par les pâles rayons de la lune ; tout à l’entour des sapins géans se dressent comme de blancs fantômes drapés dans un linceul de neige. C’est au milieu de ce fantastique paysage qu’Hamlet est venu rejoindre Marcellus et Horatio, et attendre avec eux qu’au coup de minuit l’ombre de son père reparaisse.

O ciel ! mon sang se glace !…

Mais que redoutons-nous de ceux que nous perdons,

S’ils nous ont aimés sur la terre ?

Pourquoi trembler devant le spectre de mon père ?

Il reviendra peut-être ; — attendons !

L’heure a sonné, et tandis que dans le palais de Claudius retentissent des chants de fête, l’ombre du vieux roi surgit devant Hamlet : le suaire de la tombe recouvre son armure ; sa tête est coiffée du casque aux ailes déployées.

Spectre infernal, image vénérée,

O mon père, ô mon roi !

Réponds, hélas ! à ma voix éplorée.

Parle-moi, parle-moi !

Le spectre fait signe à Horatio et à Marcellus de s’éloigner. Les deux amis d’Hamlet hésitent à le laisser seul avec la terrible apparition.

« Eh quoi ! Monseigneur, dit Horatio, s’il allait vous attirer vers les flots, — ou sur la cime effrayante de ce rocher — qui s’avance au-dessus de sa base dans la mer ? —et que là il revêtît quelque autre forme horrible et vous fît perdre la raison ? And draw you into madness ? — Mon destin m’appelle, répond Hamlet ; il rend la rend la plus petite artère de mon corps aussi robuste que les muscles du lion de Némée. » — Et sur un nouveau signe du spectre : « II m’appelle encore ; —lâchez-moi, Messieurs. — Par le ciel ! je ferai un spectre de celui qui m’arrêtera !…— Arrière ! vous dis-je !… »

L’ombre parle enfin et révèle à Hamlet le crime de Claudius, l’adultère et la complicité de la reine : « On a fait croire que pendant que je dormais dans un verger un serpent me piqua : ainsi, toutes les oreilles du Danemark sont grossièrement abusées par un récit forgé de ma mort. — Mais, sache-le, toi, noble jeune homme : le serpent qui fit mourir ton père porte maintenant sa couronne….  » Et quand le spectre a disparu, Hamlet, tirant son épée, jette ce cri de vengeance et de désespoir « Je me souviendrai !… »  Des coups de canon, tirés dans le lointain, se mêlent aux fanfares de la fête ; la toile tombe.

Il suffirait presqu’à la gloire d’un compositeur d’avoir écrit cette scène, traitée d’un bout à l’autre avec un talent hors ligne, et qui peut être mise en parallèle avec les plus belles pages de la musique dramatique. Phrases tendres et accens de terreur, effets imitatifs dans l’orchestre, combinaisons de timbres, progressions harmoniques, chant pathétique et plaintive mélopée, tout cela est d’une vérité saisissante, d’une originalité incontestable, et depuis la première note jusqu’à la dernière, l’intérêt et l’émotion du spectateur (je parle du spectateur musicien) ne font que grandir. C’est bien sur sa palette que M. Ambroise Thomas a trouvé ces couleurs sombres, ces teintes fantastiques, ces oppositions et ces contrastes ; tant pis pour ceux qui se sont trop laissé prendre aux poétiques séductions du quatrième acte : le point culminant de la partition, la puissance du maître, la force, la souplesse de son talent et de son génie sont dans ce deuxième tableau.

Ophélie, tenant un livre à la main, est seule dans les jardins du palais ; elle aperçoit Hamlet qui s’avance vers elle, la contemple quelques instans en silence, puis s’éloigne précipitamment. Ophélie le croit infidèle. Mais la reine, à qui elle confie les tristesses de son cœur, ne veut pas qu’elle aille ensevelir dans un cloître le souvenir d’un amour perdu. La mère vient d’être témoin de la folie de son fils, et elle a peur. Il y a de charmantes inspirations et beaucoup de sentiment dans ce duo d’Ophélie et Gertrude ; je dois citer également la grâce naïve et légèrement archaïque du fabliau chanté par Ophélie :

Adieu, dit-il, ayez foi !

Mon cœur vous aime ; aimez-moi !

– Vains sermens ! promesses frivoles !

Tout s’oublie ici-bas,

Tout s’efface et s’envole !

Son cœur ne m’aime plus… hélas !

La première partie du second acte se termine par l’arrivée des histrions que Marcellus présente à Hamlet :

Qu’ils soient les bienvenus au palais d’Elseneur

…………………………………………………

Vous nous jouerez ce soir le Meurtre de Gonzague.

Je vous dirai l’instant de verser le poison,

Et vous n’aurez qu’à suivre ma leçon !

En attendant, soyons en fête !…

Hamlet saisit une coupe et chante un air à boire, triste et gai à la fois, entrecoupé de réflexions philosophiques et d’éclats de rire. La petite flûte et les cymbales sont employées d’une façon très ingénieuse dans l’accompagnement du chœur des histrions ; le refrain de la chanson bachique est une mélodie franche et bien rythmée.

Voici encore une des pages capitales de la partition : la pantomime jouée par les comédiens devant Claudius et Gertrude, la Souricière, la scène de l’éventail : « Cette pièce, dit Hamlet, est le tableau d’un meurtre commis à Vienne. Le duc se nomme Gonzago, sa femme Baptista. Vous allez voir tout à l’heure ; c’est une détestable intrigue ; mais que nous importe ? Votre Majesté, et nous qui avons la conscience libre, cela ne nous regarde pas : — que la rosse écorchée regimbe, nous n’avons pas le garrot entamé. » A mesure que le drame se déroule aux yeux de la reine et du roi, l’épouvante et le remords se peignent sur leur visage. Les acteurs sont vêtus comme eux, et Lucianus verse le poison dans la bouche de Gonzago endormi sur les genoux de Baptista (les auteurs du livret l’appellent Genièvre), comme Claudius l’a versé dans la bouche de son frère. Hamlet s’élance sur les degrés de l’estrade royale et, se dressant tout à coup devant le roi :

—Sire, vous pâlissez !…

Frappez le meurtrier ! frappez le misérable !

Vous l’avez vu !… c’est lui qui versait le poison !

Et les courtisans, croyant à un accès de folie, entourent Hamlet, qui tombe évanoui dans les bras de Marcellus et d’Horatio.

Ce n’est pas un mince mérite que d’avoir trouvé l’expression musicale qui convient à cette scène, justement considérée comme une des plus magnifiques créations du génie de ShakespeareShakespeare, WilliamWilliam Shakespeare (Stratford-upon-Avon, baptisé le 26 avril 1564 – Stratford-upon-Avon, 3 mai 1616), auteur dramatique et poète. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de la littérature anglaise. Il écrivit 37 comédies et tragédies entre 1580 et 1613. Il épousa Anne HathLire la suite…. Je voudrais pouvoir détailler les nuances si fines et si variées du récit d’Hamlet, à mesure qu’il explique la pantomime des histrions ; je voudrais aussi donner une idée du crescendo, si habilement ménagé, qui aboutit à une explosion des plus dramatiques. Efforts superflus ! C’est surtout aux musiciens qui tiennent la plume, à confesser l’insuffisance et l’impossibilité de certaines descriptions musicales. Une marche danoise d’un beau caractère et un solo de saxophone alto, où se déploient toutes les ressource de cet instrument (une clarinette emmanchée au bout d’un basson), précèdent le récit d’Hamlet. J’aurais désiré un dénoûment plus rapide et la suppression du morceau d’ensemble, écrit dans le style italien, qui me semble nuire à l’effet du final.

Au début du troisième acte, Claudius est en prière dans une chambre de l’appartement de la reine. Hamlet, prêt à le frapper, hésite cependant :

Le repentir pourrait sauver son âme ;

Ce n’est pas à genoux,

C’est dans l’enivrement du trône que l’infâme

Doit tomber sous mes coups !

Il jette son poignard et se cache derrière la tapisserie ; mais Claudius a cru voir passer devant lui le fantôme du feu roi ; il appelle Polonius. Hamlet apprend alors que le père d’Ophélie a connu le secret du crime de son maître.

Lui, complice du roi ! — Polonius !…. ô Dieu !

Pourquoi l’ai-je entendu, cet exécrable aveu ?

Dans un trio plein de passion, de douleur et de tendres reproches, Hamlet, que n’ont pu vaincre les sollicitations de sa mère, repousse la main d’Ophélie et brise l’anneau qu’il lui avait donné.

Allez dans un cloître, allez, Ophélie !

Et que votre cœur à jamais oublie

Ce rêve d’un jour !

Folle qui d’Hamlet peut se croire aimée !

Mon âme est de marbre, et reste fermée

Aux soupirs d’amour.

A la scène suivante, la reine est devant son fils, comme devant un juge implacable qui lui demande compte du crime qu’elle a commis ; mais l’ombre reparaît et se dresse entre la mère et le fils, visible seulement pour Hamlet :

Souviens-toi….. mais épargne ta mère.

Je n’ai que des éloges à donner à ce duo et à la fin de cette scène, où le compositeur a rappelé quelques uns des effets d’orchestre qui accompagnent la première apparition du spectre.

Le quatrième acte s’ouvre par un ballet. Ce n’est qu’un ballet villageois, mais enfin c’est un ballet. On apprendra peut-être un jour qu’à l’Opéra on a supprimé le lustre ; mais le ballet, jamais. — Il n’y a pas de drame lyrique sans entrechats, sans ronds de jambe, et il faut absolument qu’à un moment donné l’action s’interrompe pour nous montrer Mlle FiocreFiocre, EugénieEugénie Fiocre (Paris, 2 juillet 1845 – Paris, 6 juin 1908), ballerine. Elle entra à  l’école de danse de l’Opéra de Paris en 1858 et fit ses débuts le 19 février dans La Maschera (Giorza, 1864). Elle fut première danseuse à l’Opéra de Paris de 1864 à 1875. Elle se spécialisa danLire la suite… ou Mlle FiorettiFioretti, AngiolinaAngelina Fioretti (Milan, ? 1846 – Milan, ? 1879), ballerine. Elle étudia à Milan avec Carlo Blasis. Son talent fut remarqué par Marie Taglioni qui la fit venir à Paris. Elle débuta à l’Opéra de Paris le 28 décembre 1863 dans le divertissement de l’opéra Moïse et Pharaon (Rossini) Lire la suite…, ou telle autre ballerine en grand renom de talent ou de beauté. Ce divertissement, réglé par M. PetipaPetipa, Joseph-LucienJoseph-Lucien Petipa (Marseille, 22 décembre 1815 – Versailles, 7 juillet 1898), danseur et chorégraphe. Fils aîné de Jean-Antoine Petipa et frère de Marius Petipa, il étudia avec son père à Bruxelles, où ce dernier avait ouvert une école de danse. En 1830, il suivit son père qui quittaLire la suite…, le très habile chorégraphe, est d’ailleurs fort agréable à voir danser par un essaim de jolies filles et de jolis garçons qui sont des filles également : c’est la fête du printemps. Les airs de danse, écrits au dernier moment par le compositeur, n’en ont pas moins beaucoup de fraîcheur et de verve. Ophélie paraît au milieu de la fête ; elle est vêtue d’une robe blanche et dans sa chevelure dénouée, s’entrelacent des lianes et des fleurs. Ophélie est folle. Elle chante une valse et une ballade, puis glisse dans les eaux du lac où on la voit surnager pendant quelques instans éclairée par un rayon de lumière électrique. Ce tableau est ravissant, et M. Ambroise Thomas, avec un petit motif suédois de quelques mesures, a composé une scène extrêmement poétique, et qui a vivement impressionné le public.

Le cinquième acte est très court : Hamlet et Laerte se rencontrent dans le cimetière d’Elseneur, et mettent tous deux l’épée à la main. Le frère d’Ophélie veut venger la mort de sa sœur, dont il accuse Hamlet, et qu’Hamlet ignore encore. Une marche funèbre s’entend au loin ; le cortège s’avance : des jeunes filles vêtues de blanc portent un lit de parade sur lequel repose, Ophélie. Au moment où Hamlet, fou de désespoir, veut tourner son épée contre lui-même, l’ombre apparaît au milieu des tombeaux et ordonne à Hamlet d’accomplir l’œuvre commencée, de tuer Claudius :

Ah ! force donc mon bras à lui percer le sein !

Guide mes coups !

Hamlet marche vers le roi, les yeux fixés sur l’ombre. Claudius meurt frappé par l’épée d’Hamlet, et le spectre, s’adressant à son fils :

Vis pour ton peuple, Hamlet ! C’est Dieu qui te fait roi.

Ce n’est pas là précisément le dénoûment de ShakespeareShakespeare, WilliamWilliam Shakespeare (Stratford-upon-Avon, baptisé le 26 avril 1564 – Stratford-upon-Avon, 3 mai 1616), auteur dramatique et poète. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de la littérature anglaise. Il écrivit 37 comédies et tragédies entre 1580 et 1613. Il épousa Anne HathLire la suite… ; mais je crois qu’on a autant aimé revoir l’apparition du spectre que celle du jeune roi de Norvège, Fortinbras, arrivant vainqueur de Pologne et faisant valoir ses droits, au trône de Danemark.

Il faut citer dans cet acte la chanson des deux fossoyeurs, morceau très bien fait, la scène entre Hamlet et Laerte, le motif du chœur des jeunes filles :

Comme la rose nouvelle

Se ferme au souffle des autans,

belle et large inspiration, puis le final où le chant et l’orchestre renferment les élans les plus dramatiques.

La mise en scène est éblouissante : le tableau de l’esplanade, le paysage du quatrième acte sont des chefs-d’œuvre de peinture décorative.

Mais le grand succès de la soirée n’a été ni pour les décorateurs, ni pour les librettistes, ni pour le compositeur, qui a écrit une œuvre pleine de beautés du premier ordre, ni pour M. FaureFaure, Jean-BaptisteJean-Baptiste Faure (Moulins, 15 janvier 1830 – Paris, 9 novembre 1914), baryton. Elève de Ponchard au Conservatoire de Paris, il obtint les 1er Prix de chant et d’opéra-comique à l’unanimité en 1852 et débuta en octobre à l’Opéra-Comique dans le rôle de Pygmalion (Massé). A l’OpLire la suite… qui a joué et chanté le rôle d’Hamlet en parfait comédien et en grand artiste, ni pour Mme Gueymard, dont le talent est servi par une voix exceptionnellement belle et sympathique, ni pour ColinColin, Edouard-AdolpheÉdouard-Adolphe Colin (Paris 26 décembre 1840 – Colombes près de Paris, 13 janvier 1872), ténor. Il étudia au Conservatoire de Paris, où il obtint en 1866 un 2nd prix d’opéra-comique et un 2e accessit d’opéra. Il fut d’abord engagé à Marseille puis à l’Opéra de Paris, où il Lire la suite… le gentil ténor, ni pour BelvalBelval, Jules-Bernard Gaffiot ditJules-Bernard Gaffiot dit Belval (La Fère/Aisne, 2 juin 1819 – Paris, 15 septembre 1879), basse. Il étudia au Conservatoire de Paris en 1843 et fut engagé à Anvers en 1846. Il chanta en province ainsi qu’en Hollande et en Belgique et débuta le 7 septembre 1855 dans le rôle de Marcel (Les HLire la suite…, ni pour DavidDavid,David ( ? – ?), basse. Il fit ses débuts en juin 1864 dans le rôle de Bertram de Robert le Diable (Meyerbeer). Il se produisit ensuite dans L’Africaine (Meyerbeer) et créa le rôle du Grand Inquisiteur dans Don Carlos (Verdi) ainsi que celui de Polus dans La Fiancée de Corynthe (Duprato).Lire la suite…, ni pour le coupable, ni pour la victime, ni pour François de BelleforestBelleforest, François deFrançois de Belleforest (Samatan/Gers, ? novembre 1530 – Paris, 1er janvier 1583), écrivain. Il est né dans une famille pauvre et son père, soldat, fut tué quand François avait sept ans. Il séjourna à la cour de Marguerite de Navarre puis dans les années 1540 voyagea à Toulouse et à BoLire la suite…, historiographe du roi Henri III, auquel ShakespeareShakespeare, WilliamWilliam Shakespeare (Stratford-upon-Avon, baptisé le 26 avril 1564 – Stratford-upon-Avon, 3 mai 1616), auteur dramatique et poète. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de la littérature anglaise. Il écrivit 37 comédies et tragédies entre 1580 et 1613. Il épousa Anne HathLire la suite… a emprunté les principaux épisodes de son drame, ni pour ShakespeareShakespeare, WilliamWilliam Shakespeare (Stratford-upon-Avon, baptisé le 26 avril 1564 – Stratford-upon-Avon, 3 mai 1616), auteur dramatique et poète. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de la littérature anglaise. Il écrivit 37 comédies et tragédies entre 1580 et 1613. Il épousa Anne HathLire la suite… lui-même. Le grand succès de la soirée a été pour la blonde Mlle NilssonNilsson, ChristineChristine Nilsson (Sjöabol, près de Växjö/Suède, 20 août 1843 – Stockholm, 22 novembre 1921), soprano. Elle étudia le chant avec Franz Adolf Berwald à Stockholm puis vint se perfectionner à Paris auprès de Victor Massé et d’Enrico Delle Sedie. En 1864, elle débuta dans le rôle-titre dLire la suite…, qui naguère, au Théâtre-Lyrique, ne se doutait certainement pas de l’ovation étourdissante, incomparable qui l’attendait sur la scène de l’Opéra. Mlle NilssonNilsson, ChristineChristine Nilsson (Sjöabol, près de Växjö/Suède, 20 août 1843 – Stockholm, 22 novembre 1921), soprano. Elle étudia le chant avec Franz Adolf Berwald à Stockholm puis vint se perfectionner à Paris auprès de Victor Massé et d’Enrico Delle Sedie. En 1864, elle débuta dans le rôle-titre dLire la suite… n’a ni le merveilleux gosier de Mlle PattiPatti, Adela-Juana-Maria dite AdelinaAdela-Juana-Maria dite Adelina Patti (Madrid, 10 février 1843 – Craig-y-Nos près de Brecon/Pays de Galles, 27 septembre 1919), soprano. Peu après sa naissance, sa famille émigra aux États-Unis, où elle étudia le chant dès l’âge de neuf ans. Elle débuta à New York dans le rôle-titre de Lire la suite…, ni le style pur de Mme Carvalho ; mais elle a dans son talent un charme poétique, une grâce naïve qui vous pénètrent, et le véritable motif de son succès dans HamletHamletHamlet, opéra en cinq actes sur un livret de Michel Carré et Jules Barbier mis en musique par Ambroise Thomas et créé à l’Opéra de Paris le 9 mars 1868.Lire la suite…, c’est qu’elle est, plus qu’aucune autre artiste de Paris, la réalisation du type créé par le poëte. Ce n’est pas Mlle NilssonNilsson, ChristineChristine Nilsson (Sjöabol, près de Växjö/Suède, 20 août 1843 – Stockholm, 22 novembre 1921), soprano. Elle étudia le chant avec Franz Adolf Berwald à Stockholm puis vint se perfectionner à Paris auprès de Victor Massé et d’Enrico Delle Sedie. En 1864, elle débuta dans le rôle-titre dLire la suite… sous les traits d’Ophélie, c’est Ophélie sous les traits de Mlle NilssonNilsson, ChristineChristine Nilsson (Sjöabol, près de Växjö/Suède, 20 août 1843 – Stockholm, 22 novembre 1921), soprano. Elle étudia le chant avec Franz Adolf Berwald à Stockholm puis vint se perfectionner à Paris auprès de Victor Massé et d’Enrico Delle Sedie. En 1864, elle débuta dans le rôle-titre dLire la suite….

E. Reyer