Le Courrier de Paris, 25 mars 1858, [p. 1-2] (article signé E. Reyer).

Chronique musicale.

La Magicienne.

On ne peut pas nier l’influence du titre sur le succès d’un ouvrage. Il y a de bons titres et de mauvais titres : la MagicienneMagicienne, LaLa Magicienne, opéra en cinq actes sur un livret de Henri de Saint-Georges mis en musique par Fromental Halévy et créé à l’Opéra de Paris le 17 mars 1858.Lire la suite… est un bon titre ; il est un de ceux que le public retient et comprend facilement après l’avoir lu dans une réclame ou sur une affiche. Le titre est souvent l’objet d’une longue discussion entre les auteurs et le directeur du théâtre où la pièce se joue. Quelquefois on lance un titre provisoire comme un ballon d’essai ; puis on recueille les avis qui viennent de droite et de gauche ; on juge de l’effet qu’il produit de par le monde et de la physionomie qu’il a sur le papier ; on le fait imprimer en différens caractères : on le regarde de près et de loin ; on le lit à voix basse, on le prononce à haute voix ; il est trop long ou il est trop court ; il a trop de consonnes ou trop de voyelles ; on le place au commencement, au milieu ou au bout d’une phrase, et on met la phrase dans la bouche d’un personnage considérable, d’un badaud, d’un imbécile, d’un diplomate, d’une femme du monde, d’une écaillère ou d’une bourgeoise. Le titre est piquant, original, vulgaire, incompréhensible ; il prête à la plaisanterie ou au calembour ; il est vieux, il est ridicule ; il est trop sombre ou trop jovial ; il réveille des souvenirs qu’on a eu toutes les peines du monde à endormir, que l’on croyait effacés peut-être ; il fait allusion à des choses trop gaies ou trop tristes ; il est boiteux, il est abstrait, il sonne mal à l’oreille. Enfin, on l’adopte ou on le rejette ; mais le débat a été long et orageux. Un musicien d’un certain talent et d’un certain âge a depuis bien longtemps en portefeuille un opéra intitulé : La Soupente magique. Jusqu’à présent, toutes les prières ont été vaines, toutes les observations ont été inutiles pour engager le poète et le musicien à changer le titre de leur ouvrage ; ils s’obstinent l’un et l’autre à le conserver : eh, bien ! je suis convaincu que leur ouvrage ne sera jamais représenté, à moins qu’ils ne le portent aux Bouffes-Parisiens ou aux Folies-Nouvelles.

Je parlais tout à l’heure de la physionomie du titre sur le papier. Voici à ce sujet un fait dont j’ai été témoin : j’entre un matin chez MéryMéry, Francois-Joseph-Pierre-AndréFrançois-Joseph-Pierre-André Méry (Les Aygalades près de Marseille, 21 janvier 1798 – Paris, 17 juin 1866), écrivain. Il étudia le droit à Aix-en-Provence avant de fonder le périodique Le Phocéen en 1820 et plus tard La Méditerranée. En 1824, il vint à Paris et collabora au journal Le Lire la suite… et j’aperçois placardée contre le mur de son cabinet de travail une immense pancarte devant laquelle il passait et repassait en exécutant chaque fois une pantomime différente ; tantôt il boutonnait sa redingote, rabattait son chapeau sur ses yeux, mettait les deux mains dans ses poches et se donnait l’air préoccupé d’un spéculateur ; tantôt il se dandinait, sifflotait un refrain d’opéra-comique et jouait avec sa canne comme un jeune désœuvré ; puis il se voûtait et marchait péniblement, ouvrait sa tabatière et se fourrait une prise de tabac dans le nez ; tout à coup il se redressait, et, donnant à sa figure une expression martiale, il caressait sa moustache, arrondissait ses coudes et semblait éviter, en marchant, les battemens d’un sabre fictif. MéryMéry, Francois-Joseph-Pierre-AndréFrançois-Joseph-Pierre-André Méry (Les Aygalades près de Marseille, 21 janvier 1798 – Paris, 17 juin 1866), écrivain. Il étudia le droit à Aix-en-Provence avant de fonder le périodique Le Phocéen en 1820 et plus tard La Méditerranée. En 1824, il vint à Paris et collabora au journal Le Lire la suite… ne faisait aucune attention à moi ; j’allais hasarder une question, lorsque je le vis déployer un foulard et le jeter sur ses épaules. Ce foulard prit à l’instant même les proportions d’un cachemire ; il serrait la taille, dessinait les hanches et formait des plis harmonieux ; il ondulait d’une façon provocante. MéryMéry, Francois-Joseph-Pierre-AndréFrançois-Joseph-Pierre-André Méry (Les Aygalades près de Marseille, 21 janvier 1798 – Paris, 17 juin 1866), écrivain. Il étudia le droit à Aix-en-Provence avant de fonder le périodique Le Phocéen en 1820 et plus tard La Méditerranée. En 1824, il vint à Paris et collabora au journal Le Lire la suite… effleurait à peine le parquet du bout de sa bottine et jouait de la prunelle : l’illusion était complète ; j’étais immobile, je ne comprenais pas, mais je regardais toujours. En un clin d’œil le personnage, homme ou femme, avait changé d’aspect : sa bouche ne souriait plus, ses paupières s’étaient abaissées, sa démarche avait quelque chose de guindé et de chaste. Le foulard, accroché comme par un clou aux épaules, retombait avec raideur sur une croupe aplatie ; ce n’était plus le cachemire de tout à l’heure, c’était un tartan aux couleurs fanées, une harde insignifiante et légèrement râpée. Mon ébahissement redoublait. « Vous le voyez, mon cher, s’écria MéryMéry, Francois-Joseph-Pierre-AndréFrançois-Joseph-Pierre-André Méry (Les Aygalades près de Marseille, 21 janvier 1798 – Paris, 17 juin 1866), écrivain. Il étudia le droit à Aix-en-Provence avant de fonder le périodique Le Phocéen en 1820 et plus tard La Méditerranée. En 1824, il vint à Paris et collabora au journal Le Lire la suite… en me tendant la main, l’expérience que je viens de faire est des plus concluantes : l’homme de Bourse, le dandy, le vieillard, le guerrier, la femme élégante et la bourgeoise du Marais qui passeront devant cette affiche, devront infailliblement s’arrêter pour la lire. Ce titre vous attire, il vous fascine, il vous éblouit. On joue ma pièce dans huit jours ; je compte sur vous… et sur un succès. » Quand j’eus le mot de l’énigme, quand je fus assuré que le plus spirituel de nos poètes n’avait pas perdu l’esprit, je me livrait à un violent accès d’hilarité, et je riais encore le soir de la première représentation, tout en applaudissant la pièce, qui renfermait bien d’autres élémens de succès que le titre, et qui fut applaudie par tout le monde.

Non, il ne faut pas nier l’influence du titre sur le succès d’un ouvrage. Et, je le répète, la MagicienneMagicienne, LaLa Magicienne, opéra en cinq actes sur un livret de Henri de Saint-Georges mis en musique par Fromental Halévy et créé à l’Opéra de Paris le 17 mars 1858.Lire la suite… est un bon titre. C’est aussi le titre d’une bonne pièce. M. de Saint-GeorgesSaint-Georges, Jules-Henri Vernoy deJules-Henri Vernoy de Saint-Georges (Paris, 7 novembre 1799 – Paris, 23 décembre 1875), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit d’abord un roman puis il se tourna vers la scène et écrivit plusieurs comédies, drames et vaudevilles et produisit pendant cinquante ans des livrets d’opéras eLire la suite… a emprunté son sujet à une légende du Poitou, d’après laquelle Jehan d’Arras, secrétaire du duc de BerryJean 1er duc de BerryJean 1er duc de Berry (Vincennes, 30 novembre 1340 – Paris, 15 juin 1416), homme politique. Frère du roi de France Jean II dit « le Bon », il reçut en apanage le Poitou et le Berry. Il fut donné comme otage aux Anglais pour permettre au roi, fait prisonnier à la bataille de Poitiers (1356)Lire la suite…, frère de Charles V, composa son roman de MélusineMelusine ou la Noble Histoire de LusignanEcrit par Jean d’Arras de 1387 a 1394 pour Jean, Duc de Berry, frere du roi de France, Charles V.Lire la suite…, l’un des plus célèbres romans de chevalerie. Dans le Dauphiné et dans bien d’autres provinces, cette légende existe aussi ; mais elle a été modifiée par la superstition populaire, qui, on le sait, n’est pas la même partout. Mélusine, descendante d’Elinas, roi d’Albanie, et mariée à Raymondin de Forez, comte de Poitou et premier seigneur de Lusignan, fut condamnée à ramper chaque nuit sous la forme d’un serpent, pour avoir tué son père. Lusignan s’énamoura de la belle comtesse et s’en fit aimer, à la seule condition qu’il ne chercherait jamais à la voir depuis le coucher du soleil jusqu’aux premières lueurs de l’aurore. C’est ce qui a fait dire à Henri Heine, en parlant de l’aïeul du roi de Chypre et de Jérusalem : « Heureux homme ! dont la femme n’était serpent qu’à moitié. » La métamorphose de Mélusine était impossible au théâtre ; M. de Saint-GeorgesSaint-Georges, Jules-Henri Vernoy deJules-Henri Vernoy de Saint-Georges (Paris, 7 novembre 1799 – Paris, 23 décembre 1875), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit d’abord un roman puis il se tourna vers la scène et écrivit plusieurs comédies, drames et vaudevilles et produisit pendant cinquante ans des livrets d’opéras eLire la suite… a donc été forcé de modifier la tradition, et il suppose, dans son nouveau libretto, que Mélusine a fait un pacte avec le diable, et que pour payer sa puissance infernale, elle a vendu son âme et s’est résignée à être belle le jour et hideuse la nuit. Il y a bien quelque analogie entre Mélusine la magicienne et l’Eglantine d’EuryantheEuryantheEuryanthe, opéra en trois actes sur un livret en allemand de Helmina von Chézy mis en musique par Carl Maria von Weber et créé Kärntnertortheater de Vienne 25 octobre 1823.Lire la suite… ; mais ces rencontres arrivent si souvent, qu’il serait vraiment puéril de les signaler avec la moindre intention de reproche, surtout à un auteur aussi délicat et aussi fécond que M. de Saint-GeorgesSaint-Georges, Jules-Henri Vernoy deJules-Henri Vernoy de Saint-Georges (Paris, 7 novembre 1799 – Paris, 23 décembre 1875), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit d’abord un roman puis il se tourna vers la scène et écrivit plusieurs comédies, drames et vaudevilles et produisit pendant cinquante ans des livrets d’opéras eLire la suite….

Longtemps avant la première représentation, on parlait de la magnificence des décors de la MagicienneMagicienne, LaLa Magicienne, opéra en cinq actes sur un livret de Henri de Saint-Georges mis en musique par Fromental Halévy et créé à l’Opéra de Paris le 17 mars 1858.Lire la suite…, des merveilles de la mise en scène et des surprises ménagées au public par l’art du machiniste. C’était à faire croire à une féerie bien plus qu’à un opéra. Le public est arrivé avec toutes ses illusions, et à la fin de la pièce il n’en avait pas perdu une seule. Quelques musiciens voyaient dans ces bruits élogieux, relatifs à des choses toujours secondaires quand il s’agit d’une œuvre lyrique, un danger pour la musique de M. Halévy Halévy, Jacques-Fromental-ÉlieJacques-Fromental-Élie Halévy (Paris, 27 mai 1799 – Nice, 12 mars 1862), compositeur. Il étudia la composition au Conservatoire de Paris avec Cherubini et Méhul et obtint le Prix de Rome en 1819. Il débuta avec succès à l’Opéra-comique en 1827 avec L’Artisan et produisit à ce théâtrLire la suite…; mais ceux-là ne comptaient pas assez sur le talent du maître et sur le charme de ses inspirations : pas un seul instant l’oreille n’a été distraite par le plaisir des yeux, et cependant Dieu sait si l’Opéra a jamais étalé un tel luxe, de telles richesses et tant de séductions.

Au premier acte, le théâtre représente un riche parloir dans le palais du comte de Poitou. Blanche, la fille du comte, est entourée de nobles dames et de suivantes qui écoutent, en brodant et en filant à leur rouet, les sentences d’amour que le beau page Aloïs lit dans un livre de chevalerie :

Un chevalier doit, à sa belle,

A tout jamais être fidèle,

Et, plutôt que de la trahir,

Un vrai chevalier doit mourir.

Et le beau page se plaint de n’avoir pas d’amis. Alors Blanche jette un regard sur le pauvre enfant, le mendiant d’amour ; elle ne peut rien lui donner, mais elle implore pour lui la pitié de ses compagnes :

Nobles châtelaines,

Soyez plus humaines

Pour ce pauvre cœur.

Cette scène est traitée avec une grâce et une coquetterie tout à fait inhérentes au style habituel de M. HalévyHalévy, Jacques-Fromental-ÉlieJacques-Fromental-Élie Halévy (Paris, 27 mai 1799 – Nice, 12 mars 1862), compositeur. Il étudia la composition au Conservatoire de Paris avec Cherubini et Méhul et obtint le Prix de Rome en 1819. Il débuta avec succès à l’Opéra-comique en 1827 avec L’Artisan et produisit à ce théâtrLire la suite….

Un héraut d’armes annonce le sire de Poitou, qui entre escorté de seigneurs, d’officiers, de varlets et de pages. Le comte embrasse sa fille. On entend sonner les cloches de l’angélus, et tous s’agenouillent pour chanter l’hymne du soir. Blanche mêle à sa prière le nom de son fiancé, René de Thouars, qui s’en est allé en Palestine combattre les infidèles. Cette prière a beaucoup d’ampleur, et le soupir amoureux de la jeune fille jette sa note mystérieuse et tendre au milieu des accens religieux du chœur. Le cor résonne à la porte du manoir féodal :

Un pèlerin tombant de lassitude

Demande l’hospitalité.

Le comte de Poitou ordonne à son page d’introduire le voyageur. Il vient de bien loin, le saint homme ; ses sandales sont usées, sa besace est vide et sa longue barbe grise est tout imprégnée de la poussière du chemin. Il a vu les croisés entrer dans Jérusalem et se prosterner sur le tombeau du Christ. Maintenant la guerre est terminée et René de Thouars, qui est chargé d’un glorieux message pour le roi de France, doit camper cette nuit dans la forêt voisine. A cette nouvelle, Blanche pousse un cri de terreur, car cette forêt est habitée par Mélusine, la fée, la sorcière, l’enchanteresse qui tend des pièges aux voyageurs égarés et dont l’amour donne la mort. On s’empresse autour de la fille du comte, et son père la rassure en lui promettant d’aller lui-même au devant de René.

Pendant les préparatifs du départ, le pèlerin disparaît : une trappe s’est ouverte sous ses pas et personne ne peut dire ce qu’il est devenu.

J’aime beaucoup la couleur fantastique de la ballade chantée par Blanche ; le coup de tam-tam frappé sur la cadence finale est d’un effet saisissant. Le chœur des chevaliers a l’allure fière et martiale ; les bannières se déploient aux fanfares éclatantes des cuivres qui sonnent comme en un jour de combat, et le cortège défile pendant que les dames châtelaines reprennent le refrain de la prière.

Un changement à vue nous montre une vaste forêt aux arbres séculaires. A l’horizon, la lune brille d’une pâle clarté, et ses rayons descendent sur les eaux tranquilles du lac. René a dressé sa tente sur une vaste pelouse : il dort. Tout autour de lui s’ébattent les génies et les songes ; puis, à travers les vapeurs qui s’élèvent du sein des eaux, on voit apparaître de blanches fées, tout humides encore des baisers de l’onde, et voltigeant à travers les roseaux et les nénuphars. Elles s’éparpillent dans la forêt, se balancent au-dessus du feuillage, et se groupent en guirlandes au son d’une musique aérienne. Les harpes et les hautbois accompagnent le chant en marquant le rhythme à la danse, et le souffle de la brise répand son parfum au milieu de toutes ces grâces, de toutes ces harmonies. – Ah ! monsieur de Saint-GeorgesSaint-Georges, Jules-Henri Vernoy deJules-Henri Vernoy de Saint-Georges (Paris, 7 novembre 1799 – Paris, 23 décembre 1875), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit d’abord un roman puis il se tourna vers la scène et écrivit plusieurs comédies, drames et vaudevilles et produisit pendant cinquante ans des livrets d’opéras eLire la suite…, puissiez-vous vous souvenir souvent, comme dans ce frais et poétique tableau, que vous êtes l’un des auteurs de Giselle !GiselleGiselle, ballet fantastique en deux actes sur un livret de Théophile Gautier et Henri de Saint-Georges, une chorégraphie de Jean Coralli et une musique d’Adolphe Adam, créé à l’Opéra de Paris le 28 juin 1841.Lire la suite…

Les buissons s’illuminent de lueurs fantastiques ; les génies chantent au fond des bois, et Mélusine, sa baguette d’or à la main, descend lentement les degrés d’un escalier de marbre. Sur un signe d’elle, les fées s’éloignent. Mélusine écarte les rideaux de sa tente et contemple René endormi :

Dors, mon René, sous cet ombrage,

Dors en paix… qu’un rire enchanteur,

Dans un riant et doux mirage,

De mon cœur rapproche ton cœur.

Et des mots d’amour s’échappent des lèvres de René. Bientôt le jour se lève : on entend au loin les trompettes du comte de Poitou, les voix des chevaliers et le cliquetis des armes. Les jeunes fées effrayées entourent Mélusine, puis s’élancent vers les profondeurs de la forêt, et la toile tombe.

Pour peindre cette scène, le compositeur a choisi sur sa palette les tons les plus délicats ; il a mis des sourdines à son orchestre, et le fin tissu d’une harmonie élégante entoure la mélodie comme d’un voile de gaze. Cela est poétique, cela est charmant.

Au commencement du deuxième acte, Mélusine est assise auprès d’une table antique, dans une salle souterraine du château de Lusignan ; elle consulte un vieux manuscrit cabalistique, et attend que l’oiseau des nuits lui annonce la mort de Stello de Nici, le nécromancien, de Stello le damné, qui séduisit sa jeunesse et la fit reine de l’enfer. Car elle ne veut plus de cet amour infâme, maintenant qu’elle aime René d’un amour pur ; elle ne veut plus de ce sceptre qu’elle a payé pourtant de sa damnation éternelle, et, confiante dans la puissance de son art, elle a commandé aux esprits des ténèbres de la délivrer de Stello. Trois cris se font entendre au milieu du silence de la nuit, trois cris sinistres auxquels Mélusine répond par un élan de joie :

Stello n’est plus !… voici le lugubre signal ;

O mon René ! tu n’as plus de rival.

La flamme du trépied s’agite, un pan de la muraille s’écroule, et tandis que Mélusine s’applaudit du succès de ses maléfices, le chevalier Stello se montre terrible et menaçant devant elle.

De tous les noirs périls que ta main criminelle

A semés sur mes pas, vainqueur je suis sorti.

Dans ce duo, les transports de l’amour se heurtent aux imprécations du désespoir et de la haine ; la situation est des plus dramatiques, et on reconnaît aisément, à la façon dont elle est rendue, la touche vigoureuse d’un grand maître.

La scène change : René se promène seul sous les voûtes lambrissées d’une salle ou tout est préparé pour la fête que le comte de Poitou donne à ses vassaux ; des gerbes de lumière éclairent les boiseries sculptées et font scintiller l’or et le fer des riches panoplies. Au premier plan, les dalles figurent les cases d’un échiquier, et un trône surmonté des armes de Poitou élève majestueusement ses colonnes massives, ses draperies de soie et de velours au milieu d’une large estrade. René est mélancolique et pensif ; depuis que l’image de Mélusine lui est apparue, il se sent troublé dans la pureté de ses sentimens pour Blanche ; il est assailli par de vagues terreurs, par des pressentimens funestes.

Ah ! fuyez loin de moi, fuyez de ma pensée ;

Ne me venez plus troubler et mes nuits et mes jours,

Trop séduisante image, à jamais effacée

Par le charme enivrant des premières amours !….

Cette belle cavatine, écrite dans un style simple, correct et tout à fait magistral, est précédée d’un solo de cor délicieusement exécuté par M. MohrMohr, Jean-Baptiste VictorJean-Baptiste Victor Mohr (Paris, 24 février 1823 – Paris, 14 avril 1891), corniste, compositeur et chef d’orchestre. Il étudia à l’Académie de Musique de Valenciennes puis au Conservatoire de Paris où il obtint un 1er prix de cor en 1847. Il fut premier cor solo de l’orchestre de l’OpLire la suite…, un tout jeune homme, fils de l’excellent chef de la musique des guides, membre de la Société des Concerts du Conservatoire, et l’un de nos plus habiles cornistes.

Le comte de Poitou, les dames et les seigneurs de la cour, viennent arracher René à sa rêverie, et le félicitent de son retour. Aloïs, page favori de Blanche, contemple d’un œil jaloux le bonheur de son nouveau maître : il aime Blanche, et il espérait peut-être que le vicomte de Thouars ne reviendrait pas de si tôt lui ravir ses chères illusions. Les tambours donnent le signal de la fête ; le roi et la reine, les fous et les cavaliers, les tours et les pions, sortent d’une boîte aux compartimens mobiles, et viennent se ranger sur les cases de l’échiquier.

Je suis fort peu expert au noble jeu d’échecs : M. PanseronPanseron, Auguste-MathieuAuguste-Mathieu Panseron (Paris, 26 avril 1795 – Paris, 29 juillet 1859), compositeur. Il étudia au Conservatoire de Paris et obtint un deuxième prix de violoncelle en 1812 et le premier Prix de Rome l’année suivante. Il compléta sa formation à Vienne avec Salieri et à Munich avec Winter. Lire la suite…, qui aurait été digne de combattre le célèbre LabourdonnaisLa Bourdonnais, Louis Charles Mahé deLouis-Charles Mahé de La Bourdonnais (Ile de la Réunion, ca. 1796 – Londres, 13 décembre 1840), joueur d’échecs. La fièvre des échecs le saisit très tôt. Il prit des cours avec Alexandre Deschapelles, considéré alors comme le champion de France, qu’il finit par détrôner en 1815. EnLire la suite… [La Bourdonnais]La Bourdonnais, Louis Charles Mahé deLouis-Charles Mahé de La Bourdonnais (Ile de la Réunion, ca. 1796 – Londres, 13 décembre 1840), joueur d’échecs. La fièvre des échecs le saisit très tôt. Il prit des cours avec Alexandre Deschapelles, considéré alors comme le champion de France, qu’il finit par détrôner en 1815. EnLire la suite… lui-même, prétend que le mat n’a pas été fait selon les règles ; mais il ajoute fort spirituellement que, dans tous les cas, c’est le musicien qui a gagné la partie. En effet, les airs du ballet sont ravissans.

Après le ballet, on voit paraître des jeunes filles grecques, la tête couronnée de lauriers et les cheveux épars ; des prêtres et des augures entrent ensuite, les uns portant des trépieds où brûlent des parfums, les autres des harpes d’or et d’ivoire ; au milieu d’eux est une femme voilée, vêtue d’une tunique de pourpre, ayant au front une couronne d’acanthes et la taille ceinte d’un serpent.

C’est la sibylle de Samos,

C’est l’habile devineresse

Qui prédit les biens et les maux ! (Prononcez mos.)

CorneilleCorneille, PierrePierre Corneille (Rouen, 6 juin 1601 – Paris, 1er octobre 1684), auteur dramatique. Il débuta au théâtre avec des comédies dont Mélite (1629) et L’Illusion comique (1635/36). Il devint célèbre avec sa tragi-comédie Le Cid (1637). Se succédèrent alors des tragédies parmi lesquelles HoracLire la suite…, RacineRacine, JeanJean Racine (La Ferté-Milon, 22 décembre 1639 – Paris, 21 avril 1699), auteur dramatique et poète. Orphelin de bonne heure, il reçut une éducation religieuse et littéraire aux Petites écoles de Port-Royal (1646-1655). Il se consacra aux lettres et sa première pièce de théâtre, AlexandreLire la suite… et Molière ont trouvé quelquefois des rimes qui n’étaient guère plus riches que celle-là. C’est l’excuse de M. de Saint-GeorgesSaint-Georges, Jules-Henri Vernoy deJules-Henri Vernoy de Saint-Georges (Paris, 7 novembre 1799 – Paris, 23 décembre 1875), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit d’abord un roman puis il se tourna vers la scène et écrivit plusieurs comédies, drames et vaudevilles et produisit pendant cinquante ans des livrets d’opéras eLire la suite….

Sous les traits de la sibylle, on reconnaît Mélusine. Elle s’approche de René et lui met au cœur un doute cruel : Blanche est infidèle, et il aura la preuve de cette trahison s’il veut se trouver à minuit dans les jardins du palais.

Aucun compositeur n’aurait pu rendre mieux que M. HalévyHalévy, Jacques-Fromental-ÉlieJacques-Fromental-Élie Halévy (Paris, 27 mai 1799 – Nice, 12 mars 1862), compositeur. Il étudia la composition au Conservatoire de Paris avec Cherubini et Méhul et obtint le Prix de Rome en 1819. Il débuta avec succès à l’Opéra-comique en 1827 avec L’Artisan et produisit à ce théâtrLire la suite…, qui possède à un si haut degré le sentiment de l’antique, les détails de cette scène imposante, pleine de mystère et de majesté. En musicien familiarisé avec tous les secrets de l’instrumentation, il s’est servi très heureusement des sons bouchés du cor, au moment où Mélusine apprend à René l’infidélité de sa fiancée.

Au troisième acte, René de Thouars arrive au rendez-vous que lui a donné la magicienne. Mélusine l’attendait.

Si vous m’avez dit vrai ; si, trahissant sa foi,

Blanche m’a trompé… si son âme

Pour un autre a brûlé d’une coupable flamme…

— Eh bien ! — Je suis à toi !

Mélusine n’en demandait pas davantage. Un fantôme qu’elle a évoqué, et dont le costume et les traits sont pareils à ceux de Blanche de Poitou, se penche sur le balcon de la tourelle, — tandis que la fille du comte, précédée d’une de ses femmes, vient s’agenouiller et prier dans son oratoire. Le page Aloïs, caché dans une allée sombre, aperçoit le fantôme de Blanche et s’avance en chantant d’une voix émue :

O ma souveraine !

Ecoute ma peine :

La nuit et le jour

Je brûle d’amour !

Quittant ton servage,

Las ! ton pauvre page

Loin de toi va fuir,

Pleurer et mourir !

Une fleur tombe du balcon aux pieds d’Aloïs, qui se retire en emportant ce gage d’amour. Mélusine aperçoit alors Blanche de Poitou en prières, et elle étend la main vers la fenêtre de l’oratoire qui se referme lentement.

René, emporté par une fureur jalouse, jure qu’il saura punir la perfidie de sa fiancée.

Le jour paraît, et l’on voit descendre de la colline du fond une troupe de villageois et de villageoises portant un mai orné de rubans ; les tambourins accompagnent le chœur et les danses rustiques. Blanche de Poitou sort du palais en costume de mariée ; des jeunes filles habillées de blanc l’entourent, et les villageois vont au devant d’elle lui offrir des corbeilles pleines de fleurs :

Merci, charmantes jouvencelles,

De vos fleurs fraîches et si belles,

Doux présent bien cher à mon cœur.

Blanche aperçoit René ; les paysans s’éloignent. La pauvre enfant ne comprend rien aux regards courroucés de celui qu’elle nomme son époux : elle implore un sourire, une parole tendre, mais René la repousse :

Quittez ces vêtemens, symbole d’innocence !

Ou gardez-les pour donner votre foi

Au page qui, la nuit, dans l’ombre et le silence,

Vient vous parler d’amour.

Le comte aperçoit sa fille éplorée et suppliante aux genoux de René, et c’est elle-même qui, maintenant, répudie un amour dont on ne la croit plus digne. Mélusine, invisible pour tous, craint que les larmes de Blanche n’aient plus de pouvoir que ses charmes et ses sortilèges sur le cœur de René, et elle évoque les démons des airs en leur commandant de souffler l’orage et la tempête. Le tonnerre gronde, le vent courbe la tête des grands arbres, et René s’enfuit laissant Blanche évanouie dans les bras de son père.

Il y a dans cet acte un beau duo entre René et Mélusine, une jolie sérénade chantée par Aloïs, des chœurs de paysans très gracieux et vivement rhythmés, un duo extrêmement dramatique entre René et Blanche, et un final grandiose instrumenté avec un luxe et un talent des plus remarquables.

Le quatrième acte se passe dans la demeure de Mélusine ; d’immenses lampadaires formés par des serpens répandent une lumière fantastique à l’entour du pavillon ; des nymphes, des ondines et des salamandres sont couchées au milieu des buissons et des fleurs aquatiques, tandis que les sirènes aux longs cheveux nagent et s’ébattent dans les eaux du lac. René descend d’une élégante nacelle guidée par de jeunes fées ; Mélusine va vers lui et l’invite à prendre part au festin préparé :

Que le nectar des dieux jaillisse,

Mes filles, de vos urnes d’or !

Et René, emplissant sa coupe, boit à l’oubli des souvenirs.

M. HalévyHalévy, Jacques-Fromental-ÉlieJacques-Fromental-Élie Halévy (Paris, 27 mai 1799 – Nice, 12 mars 1862), compositeur. Il étudia la composition au Conservatoire de Paris avec Cherubini et Méhul et obtint le Prix de Rome en 1819. Il débuta avec succès à l’Opéra-comique en 1827 avec L’Artisan et produisit à ce théâtrLire la suite… n’a rien écrit de plus frais et de plus vaporeux que le chœur chanté au commencement de cet acte. Rarement il a été mieux inspiré que dans la scène d’ivresse entre René et Mélusine. Le refrain de la chanson bachique est plein d’élan et de volupté :

Versez à l’oubli de nos peines,

Versez à l’amour, aux plaisirs !

Stello de Nici, toujours drapé dans le manteau rouge de Bertram, vient jeter un cri de malheur au milieu de l’extase amoureuse des deux amans ; il provoque René, et tous les deux mettent l’épée à la main ; la lame du vicomte, à peine touchée par le fer de Stello, se brise et vole en éclats. René est à la merci de son rival ; mais le chevalier jette au loin l’épée dont la pointe effleurait déjà la poitrine de René et s’écrie :

Mieux que le fer un mot te frappera.

Alors, Stello révèle au vicomte de Thouars le nom de Mélusine et l’odieux mensonge dont elle s’est servie pour ternir la chasteté de Blanche. René, pâle d’épouvante, n’ose croire encore à cette terrible révélation ; mais des voix souterraines se font entendre, des accords infernaux retentissent de toutes parts, le paysage s’assombrit, et les traits de Mélusine se colorent d’une teinte verdâtre.

Quelqu’un a dit à ce moment-là : « Voilà le plus beau vert de la pièce. » Les différentes citations que j’ai faites du libretto de M. de Saint-GeorgesSaint-Georges, Jules-Henri Vernoy deJules-Henri Vernoy de Saint-Georges (Paris, 7 novembre 1799 – Paris, 23 décembre 1875), auteur dramatique, librettiste. Il écrivit d’abord un roman puis il se tourna vers la scène et écrivit plusieurs comédies, drames et vaudevilles et produisit pendant cinquante ans des livrets d’opéras eLire la suite…, suffiraient pour ôter toute espèce de vérité et d’à propos à cette innocente plaisanterie.

Le trio chanté par René, Stello et Mélusine, est une des pages les plus complètes, les plus émouvantes et les plus admirablement développées de la musique moderne.

Arrivons au cinquième acte, qui renferme également des beautés de premier ordre.

Blanche, accompagnée de ses femmes, suit le sentier qui conduit au cloître dans lequel elle a résolu de finir ses jours ; elle traverse sans effroi un site désolé où poussent les plantes sauvages, tout encombré de débris d’autels et de vestiges de croix. Du fond de la vallée, Mélusine s’avance ; Mélusine humble et repentante, qui vient avouer son crime à la jeune comtesse, et implorer son pardon. En apprenant que René n’a jamais cessé de l’aimer et qu’il a repoussé la passion de la magicienne, Blanche ouvre son cœur à la pitié et promet à Mélusine d’appeler sur elle la clémence de Dieu. Mais Stello, au nom de l’enfer, vient réclamer sa complice, et de tous côtés apparaissent des figures de damnés et de nécromanciens.

Blanche a retrouvé René qui l’attendait, prosterné sur les degrés du saint monastère : leurs voix s’unissent dans un cantique de joie et de reconnaissance, et les démons hurlent de rage en entendant ces chants religieux.

Blanche, le comte de Poitou et René sortent du cloître. À leur aspect les damnés reculent épouvantés ; la jeune épouse donne son rosaire à Mélusine ; les flammes s’échappent des entrailles de la terre ; les ruines s’écroulent ; Stello et ses compagnons sont engloutis dans un bouleversement général et on aperçoit alors un riant paysage tout éblouissant de lumière : une colline verdoyante de laquelle descend d’un côté, une procession villageoise, et, de l’autre, l’abbesse et les religieuses du couvent. Une croix lumineuse paraît dans les airs et les filles du Seigneur viennent recevoir le dernier soupir de Mélusine pardonnée, qui expire en chantant les louanges du ciel.

La romance de Blanche, son duo avec Mélusine, la grande scène des démons et l’ensemble du final, ont excité un véritable enthousiasme : le musicien qui s’élève à cette hauteur d’inspiration et de talent a sa place marquée dans le présent et dans l’avenir.

Applaudissons de nos deux mains au succès de la MagicienneMagicienne, LaLa Magicienne, opéra en cinq actes sur un livret de Henri de Saint-Georges mis en musique par Fromental Halévy et créé à l’Opéra de Paris le 17 mars 1858.Lire la suite….

L’administration de l’Opéra, si intelligente, si active et si soigneuse, a droit aussi à nos plus sincères éloges ; quant à l’exécution de cette belle œuvre, elle est confiée à des interprètes pleins de zèle et de bon vouloir, dont personne assurément ne songera à contester le mérite.